05.03.2009

Entretien n° 10 : Gérard Aschieri, FSU

Gérard Aschieri.jpgCet entretien a été réalisé le 18 juillet 2008 à Paris. Gérard Aschieri est secrétaire général de la Fédération Syndicale Unitaire (FSU).

— Quelles sont les tendances lourdes auxquelles se trouve confronté votre syndicalisme dans la conjoncture actuelle ?

rard Aschieri — La première tendance lourde, c’est la politique de Nicolas Sarkozy dont la démarche tranche réellement avec les démarches des gouvernements de droite antérieurs. Même si les objectifs politiques sont les mêmes, il a une façon frontale d’attaquer, de chercher le conflit, de passer en force. De jouer à la fois le conflit et la négociation. C’est une démarche compliquée et originale. C’est une rupture dans la méthode qui consiste à vouloir aller très vite et très loin dans la remise en cause des acquis que la France a construits dans la période de l’après guerre jusqu’au début des années 1980. Le fait d’attaquer sur tous les fronts rend difficile la riposte syndicale. Il a joué intelligemment sur la division du syndicalisme en mettant le doigt là où cela fait mal. En profitant de la nécessité de faire évoluer les règles de la représentativité, il a contribué à cette division. Je pense que les positionnements de Force Ouvrière ou de l’UNSA aujourd’hui sont assez caractéristiques de cette politique.


— Cette rupture concerne-t-elle exclusivement la méthode ?

Gérard Aschieri — Si l’on prend la question des retraites, il est vrai que la politique de Nicolas Sarkozy n’apporte rien de nouveau. Sur la question des dépenses publiques à laquelle nous sommes très sensibles, c’est l’orthodoxie même. Concernant la remise en cause du Code du travail, il prolonge et accentue les politiques des précédents gouvernements de manière plus habile, et peut-être, avec un projet idéologique de transformation de la société bien plus construit et conscient. La mise en relation de tous ces éléments correspond à un vrai projet. Il investit beaucoup personnellement dans la construction d’un tel projet. C’est cela sans doute qui l’intéresse dans le fait d’être Président de la République. Encore faut-il nuancer, la politique de Nicolas Sarkozy n’est pas un libéralisme intégral, c’est à la fois de l’étatisme et du libéralisme. Mais toute la droite française depuis De Gaulle a eu cette spécificité.

— La victoire de Nicolas Sarkozy à la présidentielle de 2007 est-elle due aux faiblesses des partis de gauche ou à son travail de réinvestissement idéologique et politique sur les fondamentaux de cette transformation ?

Gérard Aschieri Les deux éléments sont vrais. La gauche a disparu en tant que force cohérente, construite, porteuse d’un projet alors que Nicolas Sarkozy a présenté un projet à la société. Un projet mensonger qui ignore les contradictions de la réalité, mais néanmoins, qui apparaît comme un projet. C’est l’une des raisons de sa victoire. En face, il y a le vide. Quand François Fillon dit que la droite a gagné la bataille idéologique, il n’a pas totalement tort, même si la donne est sans doute plus compliquée parce que dans la société française il y a des résistances très fortes. Il existe, par exemple, des traditions très enracinées dans le pays autour de la notion de solidarité. De même, il existe une forte résistance, qui a aussi une connotation idéologique, sur le rôle des services publics dont Nicolas Sarkozy tient compte au niveau des discours. Dans une politique qui détruit le service public, il y a toute une théorisation de l’importance des services publics. Mais là où il a peut-être gagné ou il est en train de gagner, ou pour rester prudent, là où il y a une possibilité de gagner, c’est dans l’idée qu’il n’y a pas d’alternative à la politique qu’il mène.

La deuxième tendance lourde, c’est la perte de confiance dans la société vis-à-vis de la politique de Nicolas Sarkozy. C’est une situation contradictoire : la confiance se dissipe, il y a une résistance au niveau des idées, et en même temps, tout le monde craint de mener des batailles frontales en l’absence d’une alternative. Je prendrai un exemple non syndical ou en tout cas marginal par rapport au syndicalisme, même si le syndicalisme s’en est bien occupé : l’affaire des sans-papiers. Une chose m’avait frappé depuis quelques années et qui se confirme aujourd’hui. Quand on veut faire une grande initiative sur la lutte contre les expulsions des sans-papiers, on « se plante ». On ne retrouve dans un rassemblement ou une manifestation que les militants les plus engagés à cette cause. Mais quand il y a un cas particulier, on mobilise fortement avec des soutiens très larges. Jusqu’ici les micro-mobilisations concernaient l’expulsion de parents d’enfants scolarisés. Or, il est significatif et très intéressant de voir ce qui se passe actuellement du côté des travailleurs sans-papiers. Ces micro-mobilisations sont souvent des luttes gagnantes. Nicolas Sarkozy, quant à lui, est aussi très sensible aux rapports de forces et sait reculer pour mieux avancer.

Ma thèse est qu’il existe une défiance à l’égard des batailles frontales qui contraste avec les micro-batailles qui rassemblent beaucoup de gens. Quoi qu’on dise, notre pays a une tradition humaniste qui structure une série de réactions. En somme, dans la conjoncture actuelle coexistent perte de confiance dans la possibilité d’une alternative et mécontentement diffus, résistances multiples et difficulté du mouvement syndical de mener des mobilisations susceptibles de remporter des victoires décisives.

Toutefois, il ne faut pas négliger les succès. Prenons un sujet sur lequel je parle en observateur extérieur : sur la bataille des régimes spéciaux, Nicolas Sarkozy a certainement réussi d’imposer son projet de réforme. Mais il a fait des concessions considérables pour le faire passer. Et quand je regarde ce qu’ont obtenu les salariés des régimes spéciaux par rapport à ce que les fonctionnaires avaient obtenu en 2003, c’est sans commune mesure. La bataille des régimes spéciaux fut une bataille localisée avec des syndicats qui ont plus ou moins choisi, à juste titre d’ailleurs, d’essayer de négocier et de tirer le maximum de contreparties.

Si je prends le cas de l’éducation nationale, il y a un projet de réformes qui est toujours opérationnel. Mais à partir du moment où la FSU a réussi le 18 mai 2008 à mettre dans la rue 40 000 personnes, pour ne prendre que le chiffre officiel, il y a eu un changement de ton. Même si l’orientation globale reste inchangée, on ressent la recherche de compromis avec nous, y compris en termes financiers.

— Qu’est-ce que cette situation contrastée pose comme problème en termes d’orientation stratégique de votre syndicalisme ?

Gérard Aschieri — Cette situation nous pose un problème de crédibilité de l’action syndicale, y compris une difficulté de se poser en situation de proposition. Le débat ensuite est de savoir si l’on accepte ou pas des compromis partiels. C’est un vrai débat que nous avons en interne. Par exemple, nous avons signé un accord sur le dialogue social dans la fonction publique. Mais le débat au sein de la FSU n’a pas porté sur le contenu de l’accord. En revanche, le débat a porté sur l’opportunité dans la situation actuelle de signer un tel accord avec le gouvernement. Ce n’est pas évident de trancher la question d’autant plus que l’absence ou la faiblesse de l’alternative politique fait qu’il existe toujours la tentation de substituer le syndicat au politique. Cela s’exprime plus fortement dans nos professions où il existe une sensibilité particulière à l’égard des questions très marquées politiquement comme les droits et les libertés, les immigrés, etc. À cela s’ajoutent les débats liés à l’évolution des règles de la représentativité. La position commune percute tout le monde, chacun n’y répondant pas de la même manière.

— Les liens entre les questions de l’éducation et de la formation et les problématiques de l’accès à l’emploi et du travail salarié s’affirment aujourd’hui avec une force et une visibilité sans précédent. Comment cette interférence impacte-t-elle votre syndicalisme ?

Gérard Aschieri — D’abord, nous sommes sous le regard attentif de tout le monde. Cela nous confère une capacité d’expression importante mais en même temps complique beaucoup les choses. Les questions de l’éducation sont une caisse de résonnance énorme. Pour mener des batailles décisives, il faut nouer des alliances. Mais souvent le mécontentement à l’égard de l’éducation rejaillit sur les syndicats de l’éducation.

Ensuite, nous avons dans ce contexte des visions très simplificatrices des problèmes de l’éducation. Une de nos difficultés est de sortir de telles visions. Le rapport formation-emploi est un exemple caractéristique : le parent qui met son enfant à l’école, c’est pour qu’il ait du travail à la sortie. On sait que le diplôme est la meilleure protection contre le chômage. Mais il ne s’agit pas d’une garantie. Beaucoup de jeunes diplômés connaissent après la fin de leurs études une période plus ou moins longue de chômage et de précarité qui tend à diminuer avec l’augmentation du niveau de qualification. Mais en accédant à l’emploi, ils ne retrouvent pas forcément une rémunération correspondant à la valeur du diplôme. Ni les entreprises ni l’État en tant qu’employeur n’ont fait évoluer les grilles de qualification. Cela nous donne une grande responsabilité de clarifier toutes ces dimensions enchevêtrées.

Enfin, l’évolution de cette situation met en lumière une des faiblesses du syndicalisme français lié à son histoire : la séparation du syndicalisme de la formation et de l’éducation et du syndicalisme salarié confédéré. Nous avons ainsi deux versants du syndicalisme, l’un qui dispose des compétences fortes dans le domaine de la formation, l’autre qui est enracinée dans les entreprises. Ces deux versants travaillent peu ensemble.

Cela se voit plus particulièrement dans le dossier de la formation professionnelle continue où l’approche des questions est fort divergente. En fait, les confédérations sont dans une gestion paritaire, et souvent, utilitariste de la formation professionnelle. Quant à nous, organisation majoritaire de l’Éducation nationale, nous sommes exclus de la gestion paritaire et nous avons beaucoup de mal à nous faire entendre dans ce cadre. Je dirais à la limite que le patronat a le même problème parce qu’il ignore aussi ou a une vision caricaturale de ce qui se fait à l’école. D’où le débat sur les sciences économiques et sociales qui montre d’abord l’ignorance de la réalité. On conteste dans cette discipline tout ce qui est censé permettre aux jeunes d’avoir un regard critique sur le libéralisme et le marché. Or, la situation actuelle et l’importance des questions de la formation rendent encore plus problématique cette coupure.

— Quelles conséquences découlent de ce constat sur la nécessité de changer le syndicalisme ?

Gérard Aschieri — Cela me renforce au minimum dans l’idée qu’on aurait besoin de trouver des voies pour travailler ensemble sur un certain nombre de questions en croisant des expériences et des apports divers. Un des intérêts de la position commune, qui ressort encore plus nettement dans l’accord sur la fonction publique, est la perspective d’un accord majoritaire. C’est l’élément moteur pour l’évolution du syndicalisme. Puisque personne ne peut avoir la majorité à lui seul, cela devrait obliger à travailler ensemble pour construire des majorités autour de propositions et de revendications. Cela pourrait donner lieu à terme à des recompositions et à des formes de réunification. Mais dans l’immédiat, le travail en commun me paraît être indispensable.

De ce point de vue, on a fait une expérience de coopération avec l’UGICT-CGT et la Fédération de la Métallurgie CGT en associant aussi l’UNEF sur les questions de la qualification et de la formation professionnelle. De notre côté, cela a été vécu comme une expérience très positive. De manière complémentaire, la bataille sur l’école que nous sommes en train de mener ne pourra aboutir que si une ou des confédérations en tant que telles appellent les salariés à y participer. Des représentants de parents d’élèves sont parties prenantes de cette bataille, mais les confédérations syndicales ont aussi leur rôle à jouer.

— Du point de vue du syndicalisme enseignant, quel type de rapprochements faudrait-il opérer entre le système éducatif et le monde de l’entreprise ?

Gérard Aschieri —Contrairement à d’autres, je considère que connaître le monde de l’entreprise est un élément de la formation des jeunes. L’enjeu est d’acquérir cette formation tout en ayant un regard critique sur l’entreprise et ses acteurs, dont le syndicalisme. De ce point de vue, l’investissement des syndicats d’entreprise dans la formation des jeunes scolaires qui viennent dans l’entreprise est défaillant. Y compris dans les confédérations qui ont des syndicats de l’éducation, je ne suis pas sûr que ce travail se fasse. D’où la nécessité de développer le travail en commun entre les syndicalistes des entreprises et les syndicalistes du monde de l’éducation. Le syndicalisme étudiant est le troisième partenaire dans cette affaire. Mais il est divisé, minoritaire, peu représentatif et fort politisé. La principale organisation étudiante, l’UNEF, n’est pas dans la posture d’avoir un partenaire privilégié mais plutôt plusieurs partenaires. Elle fait des choses intéressantes avec la CGT ou avec la FSU, tout en étant obligée de tenir compte de l’existence de l’UNSA ou de Force Ouvrière. Or, le grand écart entre ces différents partenaires paralyse la relation de l’UNEF avec le monde du travail.

— Votre propre syndicalisme est-il en décalage par rapport aux attitudes et aux attentes des jeunes enseignants ?

Gérard Aschieri — Le métier structure encore très fortement, y compris ceux qui entrent professionnellement dans l’éducation, voire ceux qui se préparent pour y entrer. Dans le rapport au métier, on observe une pérennité de l’attitude des jeunes enseignants. Sans parler de vocation, on peut considérer que dans leur grande majorité ils ne sont pas des enseignants par défaut mais parce qu’ils ont envie de l’être. C’est un métier choisi. Concrètement, quand on les interroge ils disent que leur choix est motivé soit par le goût de la discipline enseignée soit par l’intérêt pour les élèves. Au total, il n’y a pas de rupture générationnelle mais une permanence.

La tradition d’engagement est un autre élément de continuité que l’on retrouve aussi bien chez les anciens et chez les jeunes. L’enseignement est un métier d’engagement où l’on paie beaucoup de sa personne en termes psychologiques et moraux. C’est une constante des plus anciens aux plus jeunes. Grâce à cette permanence notre syndicalisme est relativement en phase avec les jeunes enseignants.

En revanche, la caractéristique sociologique « jeune » est de plus en plus marquante et prégnante. Cela se voit, par exemple, dans la tenue vestimentaire. Dans un lycée, on distingue à peine un jeune enseignant d’un lycéen dans la manière de s’habiller. Cela se voit y compris au rapport aux « drogues douces ». La MGEN a mené récemment une enquête via Internet sur la santé des jeunes enseignants. Sur l’usage des « drogues douces », les réponses étaient spectaculaires : les jeunes enseignants se comportent comme des jeunes. Plus généralement, il y a une forme de communauté de « jeunes enseignants » qui se superpose ou se croise avec la communauté enseignante. Cette particularité se manifeste aussi dans les rapports au militantisme.

— Quels sont les éléments de dissonance par rapport à l’ancienne génération militante ?

Gérard Aschieri — Sur le plan des traits sociologiques, j’ai le sentiment que l’endogamie des enseignants est moins forte. Cela mériterait d’être vérifié, mais intuitivement on voit de plus en plus de jeunes enseignant-e-s marié-e-s à des jeunes diplômé-e-s qui ne sont pas nécessairement du même métier. Les parcours étudiants eux-mêmes sont souvent erratiques. L’âge moyen des jeunes qui entrent dans les métiers d’enseignant se situe aujourd’hui entre 26 et 27 ans. Cela laisse suffisamment de temps entre la fin des études et les premiers pas dans l’éducation nationale pour goûter à d’autres expériences professionnelles.

Sur le plan de l’engagement, je dirais que le militantisme traditionnel, un brin bureaucratique, où l’on investit une bonne partie de sa vie, est de plus en plus étranger aux jeunes. Rappelons aussi que le militantisme traditionnel est un militantisme d’hommes, ce qui contraste avec la féminisation actuelle des métiers d’enseignant. Nous avons beaucoup de jeunes adhérents, mais on a du mal à leur faire prendre des responsabilités et un engagement militant qui se traduirait par une décharge de services, des réunions, un « titre », etc. Il existe une défiance vis-à-vis de ce qui est engagement durable. Les jeunes militent beaucoup, mais la prise de responsabilités pérennes est moins évidente. Au vu de la pyramide générationnelle de notre syndicalisme et du départ massif d’équipes de dirigeants qui s’en ensuivra dans les années prochaines années, la question de la relève est angoissante.

— Quelles sont les raisons de cette non-disponibilité dans la durée ?

Gérard Aschieri — Les jeunes sont méfiants vis-à-vis de toute forme d’institutionnalisation. Le syndicat est vu comme une institution, donc comme extérieur au processus de l’engagement. Cette méfiance concerne aussi la politique comme activité spécialisée. Un des reproches que l’on fait aux syndicats est d’apparaître trop « politiques ».

Ensuite, il existe un phénomène global d’individualisation des comportements qui renvoie à une bataille idéologique avec le libéralisme. Par exemple, on constate dans les enquêtes d’opinion que ce sont les jeunes qui sont les plus favorables aux retraites par capitalisation. Leur expérience les conduit sans doute à penser intuitivement ou explicitement qu’ils n’auront aucune chance avec les réformes actuelles de bénéficier d’une retraite complète.

En même temps, les jeunes sont ouverts à des expérimentations collectives, à des formes concrètes de micro-engagements. Beaucoup de jeunes enseignants vont se battre dans leur établissement mais sont réfractaires à l’idée de prendre une responsabilité départementale. Encore une fois, les modes de fonctionnement du syndicat sont non seulement masculins mais aussi datés. La manière dont se construit le consensus décisionnel à travers des palabres infinies entre les différentes composantes de notre syndicalisme n’est pas très attractive quand on n’en a pas l’habitude. Par ailleurs, on donne une image dissuasive du militant comme celui qui sait tout. Pour changer la donne, il faut opérer une vraie révolution culturelle. Mais le renouveau est d’autant plus difficile à mener qu’une fraction des jeunes qui prennent des responsabilités syndicales tendent à reproduire le mode traditionnel d’engagement.

— Comment ces jeunes adhérents qui ont du mal à assumer durablement des charges militantes pourraient-ils devenir une force de recomposition globale de votre syndicalisme ?

Gérard Aschieri — Je pense qu’il faut renouveler le mode de fonctionnement syndical et la manière d’exercer les responsabilités. Or, la pédagogie du syndicalisme est quelque chose à la quelle personne n’a réfléchi. La transmission de l’expérience syndicale ne devrait pas être la simple transposition de cette expérience. La difficulté est de sortir des discours en mettant en cause ses propres pratiques. D’où la nécessité d’une politique volontariste en faveur du rajeunissement du militantisme et du changement des mentalités de fonctionnement de l’organisation (faire des réunions courtes, éviter de se réunir tardivement, etc.). Il faut aussi travailler autrement la convivialité et les rapports interpersonnels au sein des organisations. Ces rapports restent encore hiérarchiques et largement institutionnels. Certes, il existe souvent au niveau de l’établissement ou de l’entreprise une convivialité syndicale. Mais son point faible est d’être enfermée sur elle-même, à l’intérieur du cercle des militants.

— Comment s’articulent engagement dans le travail et engagement sociétal chez les jeunes enseignants ?

Gérard Aschieri — Il y a deux tendances qui s’opposent et parfois s’articulent. Dans les établissements difficiles, la première tendance consiste à jouer le corporatisme en guise de protection. Il s’agit de faire respecter les droits des enseignants dans un contexte scolaire dégradé où l’on considère qu’il n’y a pas grand-chose à tirer des élèves. La deuxième tendance est plutôt militante : recenser les problèmes et essayer de s’en occuper. Une partie des jeunes enseignants qui sont sortis des « quartiers difficiles » ont une attitude militante à partir de cette provenance : aider les enfances de ces quartiers de s’en sortir. Les deux tendances coexistent et recoupent des différences d’origine sociale des jeunes enseignants. Mais elles ne se rejoignent pas toujours. Il y a des zones de fractures dans la profession qui traversent le syndicalisme. Lorsque les jeunes responsables syndicaux reproduisent le « modèle » des anciens, cela déporte le syndicat par rapport aux autres militants qui vont trouver des formes d’expression et de réorientation plus appropriées dans l’associatif ou dans la vie de l’école. Toutefois, l’intérêt de l’élève est un principe intégré par tout le monde, au moins au niveau de la proclamation. Pour une raison simple : on ne fait pas ce type de métier qui n’est pas si bien payé en l’absence de nobles raisons qui renvoient à l’intérêt des élèves. Il est vrai aussi que les élèves sont attachants. Même les enseignants qui sont « élitistes » vont trouver à un moment donné le bon élève auquel ils vont s’attacher.

— Un troisième axe d’interrogations concerne l’orientation de la FSU dans le nouveau contexte marqué par la réforme des règles de la représentativité. Quelle est votre réflexion stratégique sur le thème des recompositions syndicales étant donné qu’à l’heure actuelle travail et formation ne sont pas deux mondes séparés mais deux mondes qui ont besoin de communiquer ?

Gérard Aschieri — Aujourd’hui au sein de notre syndicalisme prévaut l’idée que l’autonomie de la FSU n’est pas une donnée éternelle. Cette idée est de plus en plus majoritaire. Schématiquement, il existait jusqu’ici trois orientations stratégiques sur l’avenir de la FSU : s’étendre en tant que confédération, se rapprocher de la CGT, se rapprocher de Solidaires. Je considère que la première et la troisième orientation sont en perte de vitesse. Quand on voit les difficultés de Solidaires et de l’UNSA non seulement de se faire reconnaître mais d’être réellement interprofessionnels on peut mieux comprendre que s’implanter syndicalement dans un secteur n’est pas une mince affaire. En tout état de cause, dans la fonction publique nous avons le souci de  nous implanter dans d’autres domaines que l’enseignement, et par endroits, on marque des points. Mais je ne crois pas à l’extension et j’ai le sentiment que cette idée est de moins en moins portée dans la FSU.

Pour les mêmes raisons de réalisme, le couplage avec Solidaires est de moins en moins porté. Juxtaposer la FSU et Solidaires ne fait pas une confédération. Solidaires a sans doute une plus grande diversité professionnelle que la FSU, mais leurs forces sont concentrées dans trois ou quatre secteurs. Il reste alors l’hypothèse d’un rapprochement avec une confédération comme la CGT. Cette idée est de plus en plus présente dans les têtes d’autant plus que la CGT semble faire des gestes significatifs.

— Quelle est votre image de l’évolution de la CGT ?

Gérard Aschieri — D’abord, on s’aperçoit de plus en plus que la CGT est traversée par des conflits forts. Quand on s’adresse à quelqu’un de la CGT, on ne sait pas très bien si c’est quelqu’un de la CGT ou pas. On s’est aperçu que s’adresser aux fonctionnaires CGT, ce n’est pas s’adresser à la confédération.

Ensuite, l’image qui s’esquisse est que la CGT a choisi un partenariat privilégié avec la CFDT. C’est un élément qui est pesant dans toutes les têtes et fait hésiter d’entamer un processus de rapprochement. Le soupçon que la CGT et la CFDT se sont mis d’accord implicitement pour rassembler le syndicalisme autour de deux pôles a certainement quelques éléments de fondement. Cela dit, j’estime que nous avons atteint un point de dispersion qui nécessite aujourd’hui une phase de recomposition. Le choix stratégique qu’a fait intelligemment Nicolas Sarkozy de jouer sur l’évolution des règles de la représentativité a l’avantage de redonner la parole aux salariés. D’une certaine manière, il y a des germes d’une évolution pour recomposer le syndicalisme non pas bureaucratiquement mais en partant de l’expression des salariés.

Enfin, on constate que la CGT fait des gestes en direction de la FSU. Mais il y a une difficulté majeure : autant l’idée d’un binôme avec Solidaires apparaît en perte de vitesse, autant il n’est pas concevable pour la FSU d’abandonner Solidaires aux ténèbres extérieurs. Certaines forces de la FSU sont idéologiquement proches de Solidaires. Nos pratiques syndicales ne sont pas très éloignées, notamment dans les endroits où les syndicats SUD sont représentatifs. Il existe aussi des traditions anciennes de partenariat et de bonnes relations intersyndicales – même si dans l’éducation nos rapports avec SUD Éducation sont souvent tendus. En somme, nous aurions une grande difficulté à se couper totalement de Solidaires. D’ailleurs, il ne serait pas sain de le faire dans le paysage actuel. L’arrivée de Solidaires au Conseil Supérieur de la Fonction publique suite à la reconnaissance de sa représentativité a changé positivement le rapport de forces au sein du syndicalisme de la fonction publique.

— Pourquoi un rapprochement organique avec la CGT serait-il de nature à obliger la FSU de couper ses liens avec Solidaires ?

Gérard Aschieri — Parce que pour l’instant la CGT confédérale ne semble pas vouloir avoir des liens avec Solidaires. Mais dans la fonction publique, l’Union Générale des Fédérations de fonctionnaires CGT travaille bien avec Solidaires.

— Cet éventuel rapprochement est-il à l’ordre du jour ?

Gérard Aschieri — Je pense qu’il sera un des sujets à débattre lors de notre prochain congrès prévu pour janvier 2010. Je ne sais pas si l’on en tirera des conclusions. Le premier congrès de la FSU s’était donné comme mandat d’œuvrer en faveur d’une unification syndicale sous des formes inédites. Il faudra réactualiser ce mandat en tenant compte du contexte. Les formes déjà expérimentées de comités de liaison unitaires peuvent redevenir d’actualité. Sur la fonction publique, par exemple, nous avons en chantier un intéressant travail de coopération avec la Fédération des Fonctionnaires CGT. Il faut aller plus loin que le simple fait de faire grève ensemble.

— Quel type de coopération engager plus particulièrement avec l’UGICT-CGT ?

Gérard Aschieri — Il y a deux types de dossiers sur lesquels on peut travailler : la question de la recherche, les jeunes diplômés. Nous avons déjà eu des contacts et des coopérations en commun. Simplement, ces initiatives restent pour l’instant une affaire de sommets organisés autour de quelques militants. L’étape à franchir serait de décentraliser les initiatives pour faire participer des équipes militantes plus proches de la base.

Plus généralement, les relations de la FSU avec la CGT sont soit des relations au niveau de la fonction publique soit des relations au niveau interprofessionnel par le biais de structures confédérales (nationales, régionales, départementales et locales). Mais nous n’avons pas de relations avec des syndicats d’entreprise.

(Entretien réalisé et restitué par Michel Vakaloulis, amendé et validé par l’enquêté)

22:59 Ecrit par Michel dans Entretiens | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note

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