14.11.2008
Jeunesse : quelles formes d'engagement?
Table ronde avec la participation de : Sophie Binet, vice-présidente de l’Unef, Julien Bayou, collectif Jeudi-Noir, William Lis, animateur du collectif «Jeunes Diplômés» de l’Ugict, Michel Vakaloulis, maître de conférences en sciences politiques, Université Paris-VIII, Pierre Tartakowsky, “Options”.
On sait que les générations se suivent sans se ressembler. Les modes d’intégration dans les mondes du travail diffèrent, les valeurs-repères collectives se modifient et avec elles les rapports de l’individu aux collectifs, singulièrement ses formes d’engagement. Pour le syndicalisme, le défi est considérable, voire existentiel.
Options - Depuis les manifestations anti-Cpe en 2006, la jeunesse – singulièrement étudiante mais aussi lycéenne – manifeste une forte sensibilité revendicative. Quels sont les éléments qui la structurent, et se retrouvent-ils à l’entreprise?
Sophie Binet - Les étudiants d’aujourd’hui sont les salariés de demain, et ils le savent. Ils se montrent sensibles à l’ensemble des problématiques du monde salarié: précarité, retraites, modèle social, chômage, insertion professionnelle… Notre génération sait aussi qu’elle vivra moins bien que la précédente. Elle constate enfin que son insertion professionnelle passe par un sas de précarité qui ne cesse de s’allonger. C’est pour cela que nous avons beaucoup travaillé sur la question des stages ensemble. Les jeunes ont une aspiration forte à un emploi stable qui laisse la possibilité d’avoir une vie. C’était le sens de la mobilisation contre le Cpe, dire: «Nous, les jeunes, voulons accéder à un boulot de plein droit, qui ait du sens, qui donne du sens.» Au fond, la question est celle du sens du progrès et de la «réforme»: régression de nos droits et des conquêtes sociales ou réformes de progrès? Il y a aspiration à retrouver le sens du progrès, de l’intérêt général – on le constate par exemple dans l’attractivité de la fonction publique –, mais l’absence de grande utopie mobilisatrice pèse; on sent que le progrès n’est pas vraiment incarné. C’est la toile de fond des nouveaux enjeux posés au syndicalisme par la jeunesse.
Michel Vakaloulis - Notre enquête auprès des jeunes syndicalistes de l’Ugict-Cgt visait à comprendre leurs représentations collectives, leurs exigences vis-à-vis de l’entreprise mais aussi du travail, du contrat, de la carrière. Elle portait enfin sur les formes d’engagement, singulièrement celles qui ne sont pas vécues au travers d’une adhésion à une organisation. Pour le dire schématiquement, ce qui se dégage, c’est à la fois une évidence, une attente et une certaine frustration. L’évidence porte sur ce que l’Ugict appelle le spécifique. Les jeunes syndicalistes sont unanimes sur la pertinence d’un syndicalisme qui soit conforme à leur image. L’attente concerne le «sas» mentionné par Sophie; ce qui s’exprime là, c’est le désir d’aller au-devant de la jeune génération de jeunes diplômés, avant l’entrée dans l’entreprise, c’est-à-dire dans les universités, les grandes écoles, et d’intervenir sur cette interface entre vie scolaire, système éducatif et premiers pas sur le marché de l’emploi. La frustration, enfin, se nourrit d’exigences vis-à-vis d’un syndicalisme dont on attend beaucoup et qui, parfois, déçoit; on déplore un certain manque d’exigence intellectuelle ou organisationnelle, par exemple. Les jeunes syndicalistes sont très déçus par la capacité de l’organisation de porter leur message, de communiquer à la hauteur des demandes sociales ou des moyens techniques. Ils en concluent que, pour «booster» l’affaire et construire un syndicalisme de projection, capable de mettre en débat les éléments d’une gestion alternative de l’entreprise, il faut savoir le bousculer.
William Lis - Ce qui ressort des débats avec les jeunes diplômés, c’est d’abord la recherche du sens du travail. Cette recherche de qualité conduit parfois au paradoxe du «travail gratuit» en début de carrière, véritable «impôt jeunesse» sous forme de travail «non rémunéré» contribuant à la santé du système économique. Même intéressant, passionnant, plein de sens et innovant, un travail doit être justement rémunéré. Or c’est loin d’être évident pour tout le monde: l’autre jour, quelques stagiaires du Cnrs m’expliquaient qu’ils s’estimaient chanceux, bien que non payés, car ils travaillaient sur des missions de pointe, avec les derniers cris de l’innovation technologique. D’où l’importance d’aller dans les universités expliquer ce que sont les relations de travail, nos conceptions sur ce qui fonde la rémunération, son rapport avec la qualification et le temps consacré au travail. Le temps de vie que l’on passe dans la relation de subordination de travail tend à s’allonger, et il nous revient d’expliquer que ce phénomène n’a rien de naturel. Les jeunes le sentent; leurs parents, leurs grands-parents ont connu des diminutions extrêmement sensibles du temps de travail, et ils voient le leur s’allonger. Or ils ont une gigantesque envie de temps libre. S’ils veulent un travail qui fait sens, ils ne sont pas disposés pour autant à y passer toute leur vie. Il y a là un enjeu social et un terrain de rencontre avec le syndicalisme. Mais ils attendent beaucoup en matière de qualité de vie syndicale et, souvent, le bât blesse. D’autant qu’ils expriment une forte attente sociétale; sur le logement, la lutte contre les discriminations… Or nos organisations sont plus centrées.
Julien Bayou - J’ai participé à l’étude mentionnée par Michel Vakaloulis, et je me retrouve bien dans ses considérations, de même que je partage les constats de Sophie. C’est vrai que nous sommes attachés au syndicalisme, mais sous une forme idéalisée. Dans la réalité, c’est une grosse frustration pour nous – je dis nous pour mes collègues de Génération-Précaire – de constater que tant d’efforts, consentis par tant de femmes et d’hommes, restent peu, voire pas efficaces. Au fond, la jeunesse de 2008 n’est pas si différente de celle de Mai68; ce qui change, ce sont les batailles. Le syndicalisme n’était pas plus adapté aux jeunes d’il y a trente ans, mais le flux de renouvellement le dissimulait encore. Aujourd’hui, l’université s’est massifiée, mais beaucoup moins de jeunes franchissent la porte du syndicat. Avec les départs en retraite du baby boom qui arrivent, c’est bouger ou mourir. On dirait que ça bouge…. un peu: le coup de la Cgt sur les sans-papiers le manifeste. Nous autres, «vieux contestataires» avertis, ça nous a bluffés; on s’est dit: «Tiens, ces petits jeunes de la Cgt, ils sont bons», et on était très contents. En venant ici, j’ai vu les affiches de la Cgt sur l’homophobie; la lutte contre les discriminations est un autre signe de mutation. Reste à lâcher ce que j’appelle le cocon du paritarisme: le 1% logement, la taxe professionnelle, la médecine du travail, tous ces côtés institutionnels qui n’ont plus rien à voir avec les objectifs affichés. Enfin, il faut s’adapter aux réalités; par exemple, accepter de nouvelles formes de contrat de travail. Moi, j’aimerais bien inaugurer la rupture conventionnelle; j’ai envie de quitter mon boulot, sans savoir vraiment pour quoi faire; je cherche quelque chose qui ait du sens. Mon patron n’a pas vraiment de raison de me licencier, mais il comprend bien que j’ai fait mon temps. Enfin, si les syndicats veulent recruter de nouveaux membres, il leur faut travailler bien en amont de l’entreprise, aller à la fac en janvier, avant la période des stages, par exemple, ou alors en s’impliquant dans les grands débats de société, sur le logement, par exemple.
Options - On voit bien émerger des préoccupations sociales convergentes ou pouvant permettre des convergences; pour autant, le syndicalisme confédéré n’a pas vocation à recruter en milieu étudiant; par ailleurs, peut-il à l’infini élargir son champ d’intervention à tous les aspects de la vie sociale?
Michel Vakaloulis - Il est vrai que l’on voit se recycler au sein de l’entreprise une série de problèmes sociaux et sociétaux sur des formes diverses: discrimination, féminisation de l’emploi, modification des modèles d’autorité au sein de l’entreprise. D’où de nouvelles exigences en termes de professionnalité, de mobilité professionnelle et, évidemment, de nouveaux droits, avec lesquelles le syndicalisme doit compter. Sa force, sa bataille principale, c’est à l’entreprise, il ne faut jamais l’oublier. Mais il peut sensibiliser tout une série de mouvements sociaux, d’associations, de collectifs, de groupes de réflexion sur ce qui se passe au sein de l’entreprise et accélérer les échanges entre deux univers qui ne se côtoient pas. Sensibiliser, créer des passerelles entre des univers qui s’ignorent mutuellement et qui vivent confortablement dans leurs propres certitudes. Ainsi, faciliter l’entrée dans l’action collective en cassant les préjugés attachés au syndicalisme, à la Cgt et a fortiori au syndicalisme porté par l’Ugict. La Cgt souscrit à cette logique de croisement des problématiques progressistes sociétales avec des thématiques «travaillistes»; mais elle n’en a pas forcément les moyens. Dans les faits, les syndicats vivent dans un régime d’urgence et sont débordés.
Julien Bayou - D’un côté, j’entends: «On n’a pas vocation à syndicaliser les jeunes», et de l’autre: «Il n’y a pas assez de militants.» Il y a peut-être un rapport, non? Nous, quand on essaye de faire un coup et que l’on est vingt, c’est un grand maximum. On n’a pas de militants, mais on ne cherche pas non plus à les susciter. Le risque, c’est de chercher à syndiquer à tout prix, alors qu’il faut d’abord séduire et, pour cela, montrer en quoi on est un acteur de changement, et en changement. C’est ce que Nicolas Sarkozy a réussi, captant par-là une partie des 25-35 ans, complètement blasés et qui se sont dit: «Pourquoi pas?» Face à un Medef englué dans ses problèmes de corporatisme, l’atout du syndicalisme, c’est de se présenter comme garant de l’intérêt général. Mais il lui faut oublier la «défense des acquis». Car lorsque l’on parle à quelqu’un d’acquis qu’il n’a pas, cela ne l’intéresse pas…
Sophie Binet - Même dans le contexte morose actuel, le syndicalisme reste un espoir: 58% des Français lui font confiance, et 70% des Français l’estiment efficace. La difficulté, c’est d’offrir un débouché à la combativité et à la radicalité des jeunes. La combativité est importante, mais elle bute sur la question des débouchés et sur la possibilité d’obtenir des avancées concrètes. Aller au-devant des jeunes en amont de l’entreprise, c’est réellement décisif. Cela permet de communiquer sur l’image du syndicalisme, de débattre de choses simples: l’intérêt de la mobilisation, de l’engagement collectif, de la défense individuelle. A l’Unef, où nous sommes très attachés à la défense de notre autonomie, nous y travaillons avec l’ensemble des organisations syndicales, car on ne veut pas reproduire la division du syndicalisme professionnel en milieu étudiant, et nous souhaitons que les étudiants gèrent leurs propres affaires. Cette démarche, toujours respectée par la Cgt, permet d’aborder ensemble des questions telles que le statut des stagiaires, la situation des étudiants salariés, des saisonniers… ainsi de faire le pont entre le monde étudiant et le monde professionnel, sans être abordées de manière corporatiste. A cet égard, j’insiste à nouveau sur ce moment décisif qu’est la recherche du premier emploi. C’est, par exemple, ce qui fonde notre revendication de la reconnaissance des années d’études pour le calcul de la retraite
Options - On a le sentiment que les conditions objectives d’une rencontre entre le syndicalisme confédéré et la jeunesse sont réunies. Force est pourtant de constater que la relation reste de stricte sympathie, sans se traduire à l’entreprise sous forme organisée. Pour quelles raisons?
Michel Vakaloulis - Il existe un «nouveau sens commun» à cette nouvelle génération, qui n’a rien d’évident pour un syndicaliste issu des générations précédentes. Par exemple, un jeune d’aujourd’hui pourra vouloir combattre la précarité en manifestant un niveau d’exigence accru vis-à-vis de l’entreprise et par une «mobilité ascensionnelle». La stabilité pour les jeunes ne signifie pas du tout immobilisme; on peut désirer une certaine stabilité professionnelle pour bénéficier d’un prêt bancaire, louer une maison, devenir propriétaire, voyager, tout en ayant envie de changer de poste quand on en a fait le tour. On a envie de changer – pas forcément d’entreprise mais pourquoi pas? – sans pour autant être pénalisé et tout recommencer à zéro. Idem avec l’évaluation. Les jeunes exigent aujourd’hui des dispositifs corrects d’évaluation de leurs qualifications, de leurs performances. Bien faire évaluer son travail, c’est important pour s’améliorer, avoir un sens d’utilité. Du coup, l’évaluation est plutôt vécue comme une occasion pour rebondir professionnellement et avoir cette mobilité voulue et non pas subie. Or le syndicalisme a du mal à composer avec l’aspiration renouvelée aujourd’hui d’une charte éthique, politique, économique, concernant les critères d’évaluation dans le cadre d’un management qui vise à reconnaître la valeur des individus et non pas à maximiser les chiffres d’affaires. Enfin, à propos du temps de travail, beaucoup de jeunes ont d’autres manières d’intérioriser des réformes régressives. Puisque le temps de travail s’allonge sur la durée de vie, ils se montrent plus vigilants aux rapports de travail en termes de qualité, de reconnaissance, de créativité et d’utilité sociale
Sophie Binet - Les jeunes font confiance au syndicalisme et le regardent avec confiance; mais l’organisation syndicale elle-même apparaît opaque, peu accessible. Une question revient sans cesse: pourquoi tant de syndicats? Cela nourrit le sentiment que les appareils font passer leurs intérêts propres sur l’intérêt collectif. Ce n’est ni lisible ni compréhensible pour les jeunes. D’autant que les modes d’organisation hérités de l’histoire – Bourse du travail, fédérations – n’apparaissent pas toujours rationnels. Ces interrogations sont au cœur de l’engagement des jeunes; c’est pour cette raison qu’il y a une telle différence entre les mobilisations ponctuelles, très massives, et l’engagement structuré, beaucoup plus faible.
Julien Bayou - Cela ne concerne d’ailleurs pas seulement les syndicats mais, en gros, tout ce qui est structuré. Moi qui suis délégué du personnel, quand j’ai été élu, on m’a demandé si j’étais syndiqué; finalement, le fait que je ne sois pas syndiqué a provoqué un soulagement général, car certains auraient été braqués par une appartenance partisane. Comme quoi, être délégué du personnel et syndiqué peut être un handicap. Il y a une mue de l’appareil qui est nécessaire; tout le monde la cherche, ce n’est pas que par rapport à la jeunesse, mais bien par rapport à un renouveau, à plus d’individualisme, plus de pragmatisme, d’égoïsme… ou la fin des idéologies des gens nés après 1990. Finalement, cela passe aussi par un renouvellement des luttes. Retrouver ce qui fait la lutte qui gagne. De ce point de vue, on a été choqués par le mouvement des caissières. Après deux semaines de lutte, elles ont obtenu 40 centimes d’augmentation du ticket-restaurant; là, on trouve que la lutte ne paie pas. C’est démoralisant et, évidemment, ça ne va pas susciter des vocations de syndicaliste
William Lis - Les jeunes qui arrivent dans l’entreprise sont parfois confrontés au conflit qui oppose diplômés d’un côté et «anciens» de l’autre. Cephénomène n’épargne pas les directions et les organisations syndicales, Cgt comprise. Alors que nous devrions au contraire accueillir chacun en fonction de ses propres idées, de son envie de s’investir et la manière dont il veut le faire. Si le travail salarié est une relation contrainte, l’organisation syndicale, elle, doit permettre à chacun de trouver sa place, les manières de s’y exprimer, de s’y investir comme il le souhaite… Il y a aujourd’hui un vrai besoin de souplesse, parfois lié a une dimension générationnelle. Dans quelques années, nous allons avoir une baisse très significative de nos effectifs syndicaux; il nous faut donc veiller à organiser des transitions, à ce que des jeunes prennent des responsabilités avant les départs massifs à la retraite. Cela se fait ici ou là, parfois avec audace. Encore ne faut-il pas penser que la jeunesse serait en soi garante de changement; rien ne serait pire, en fait, que de «rajeunir la structure à l’identique»… Il s’agit surtout, comme l’explique Michel, de développer une nouvelle écoute revendicative, comme nous l’avons fait avec le débat pour une nouvelle sécurité sociale professionnelle. Lorsque l’on veut organiser autour de métiers et d’unités géographiques des gens qui changent peut-être cinq ou six fois de métier au cours de leur carrière et qui bougent constamment, on sent bien qu’il y a problème. Le 49e Congrès de la Cgt va traiter de notre vie syndicale, au travers de la question des structures, et interroger la notion de syndicalisme confédéré. Jusqu’à quel point notre histoire de fédération, d’union départementale, de découpage par métier et géographique est-elle adaptée au monde actuel? A cet égard, les questions qui nous sont posées par le niveau d’engagement de la jeunesse renvoient à des enjeux qui concernent le monde du travail dans son ensemble.
(Cette table ronde a été initialement publiée dans Options, n°539, septembre 2008).
13:30 Ecrit par Michel dans Entretiens | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note




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