22.02.2008
Jeunes syndicalistes de l'encadrement
par Michel Vakaloulis
Les jeunes salariés diplômés seraient-ils malléables, irrémédiablement adaptables à l’esprit de l’entreprise flexible ? Seraient-ils prêts à accepter durablement, sans coup férir, la dissociation radicale qui se profile pour eux dans la sphère du travail entre avenir vraisemblable et avenir espéré ? Au contraire, seraient-ils enclins à sortir de la résignation, à contester les orientations des politiques économiques dominantes ? Ce questionnement est le fil conducteur de notre étude sur les jeunes syndicalistes de l’UGICT-CGT. Rapports de travail, identités professionnelles fluides, projections et interactions symboliques dans l’espace et le temps, formes d’engagement, de défection ou d’opposition, potentialités de résistances et de reconquêtes collectives sont inextricablement liés.
Objet de l’étude
Les jeunes salariés diplômés seraient-ils malléables, irrémédiablement adaptables à l’esprit de l’entreprise flexible ? Seraient-ils prêts à accepter durablement, sans coup férir, la dissociation radicale qui se profile pour eux dans la sphère du travail entre avenir vraisemblable et avenir espéré ? Au contraire, seraient-ils enclins à sortir de la résignation, à contester les orientations des politiques économiques dominantes ? Ce questionnement est le fil conducteur de notre étude sur les jeunes syndicalistes de l’UGICT-CGT. Rapports de travail, identités professionnelles fluides, projections et interactions symboliques dans l’espace et le temps, formes d’engagement, de défection ou d’opposition, potentialités de résistances et de reconquêtes collectives sont inextricablement liés.
Les développements que nous présentons dans cette note résument les résultats d’une enquête de terrain menée principalement auprès de jeunes syndicalistes de l’UGICT-CGT du secteur privé. Ce choix n’est pas un hasard. Dans ce secteur, les logiques dominantes des rapports de travail se cristallisent de la manière la plus aboutie et la plus violente. De grandes difficultés de structuration de l’action collective y subsistent. Enfin, la syndicalisation des jeunes diplômés atteint dans le secteur privé son niveau d’étiage.
Le point d’entrée de l’étude est la question de l’engagement des jeunes ingénieurs, cadres et techniciens. Trois problèmes peuvent être évoqués immédiatement. Comment les bouleversements actuels de l’entreprise qui affectent particulièrement le salariat de l’encadrement influent-ils sur les modèles d’engagement et de mobilisation ? Comment les « spécificités » du militantisme de l’UGICT-CGT s’éprouvent-elles dans le cas des jeunes militants ? Quelles sont les aspirations, les visions d’avenir et les préconisations de ces derniers à l’égard du militantisme ?
Méthodologie
L’enquête de terrain s’appuie sur un dispositif d’une trentaine d’entretiens individuels approfondis (semi-directifs). Dans la phase initiale de l’investigation, nous avons réalisés une série d’entretiens à caractère exploratoire avec des jeunes activistes associatifs et des syndicalistes des milieux de l’éducation et de la recherche. L’« activisme » de ces enquêtés interroge, directement ou indirectement, l’évolution de la condition salariale sous certains aspects singuliers : formation, accès à l’emploi, stages, logement. Nous avons considéré que les résultats de cette exploration méritent d’être communiqués, controversés, enrichis. Une partie de ces matériaux ont été publiés sur le blog de l’étude (http://www.generationmilitante.fr/).
La rencontre avec les jeunes militant-e-s de l’UGICT-CGT est au cœur du dispositif empirique. Le tiers des enquêté-e-s habitent dans la région parisienne, le reste en province. Les personnes rencontrées, dont la moitié sont des femmes, travaillent dans différentes branches : sociétés d’études, métallurgie, chimie, grande distribution, banques, sociétés financières, aéronautique, etc. En revanche, il ne fut pas possible d’inclure dans notre échantillon, compte tenu des délais de l’achèvement de l’étude, des jeunes syndicalistes UGICT-CGT présents dans les petites et moyennes entreprises.
La présente note comporte trois parties. Dans la première, nous analysons les attitudes et les dispositions des jeunes militants syndicaux à l’égard des contradictions du rapport salarial dans ses configurations actuelles. La deuxième partie est un détour pour appréhender les dispositions et les significations sociales de l’engagement chez les jeunes activistes de l’enquête. La dernière partie de l’étude concerne les motivations et le sens de l’engagement des jeunes enquêtés de l’UGICT-CGT. Le militantisme est une épreuve à flux tendus qui requiert des qualités relationnelles, morales, intellectuelles. Il est pourtant confronté actuellement à des sérieuses difficultés d’implantation, de fonctionnement, de communication, de projection stratégique dans les catégories de l’encadrement. D’où la nécessité d’impulser, de revaloriser, de rendre plus visible et efficace le syndicalisme spécifique dans la perspective d’un syndicalisme expérimental de reconquête sociale.
I. Dynamique salariale et jeunes diplômés
Une vision critique de l'entreprise
La notion d’entreprise ne suscite guère une hostilité de principe chez les enquêtés qui ne se voient ni dans les habits d’un « ennemi interne », tel que le pouvoir patronal le fantasme souvent, ni dans ceux de l’adhérent inconditionnel et docile. Ils « aiment » l’entreprise, mais avec modération. Mieux, avec prudence. L’identité d’appartenir à une entreprise est effective, particulièrement dans le cas des grands groupes. Mais cette identité est instable, réversible, fragile. En même temps, ils sont conscients que « leur » entreprise ne leur appartient pas. Derrière le discours du patronat moderniste percent des comportements cyniques et arrogants : la cooptation, les enjeux de pouvoir, les positions hiérarchiques. Défiance, donc, le maître mot. Une posture de bon sens. On ne saurait transformer le besoin d’identification en allégeance.
Travailler dans l’entreprise aujourd’hui est une expérience mouvementée. Plusieurs militants expriment le sentiment de s’engager dans un « monde dépourvu d’âme ». La gouvernance de l’incertitude est un vecteur d’accélération de la « modernisation ». Les enquêtés constatent qu’il faut continuellement justifier le « coût » de l’équipe de travail, calculer la rentabilité, optimiser les performances. Un contrat implicite, prouver son existence au jour le jour. Même si l’on reste dans la même entreprise, les parcours professionnels s’avèrent de plus en plus discontinus, abrupts, improvisés. La création de valeur financière prime la création de valeur d’usage, d’utilité sociale, d’emploi. Ce n’est pas tant la légitimité du profit que de nombreux enquêtés mettent en cause, mais plutôt le caractère irrationnel de l’accumulation.
Dans ces conditions, il n’est guère étonnant que la plupart des enquêtés ont beaucoup de mal à imaginer leur avenir dans l’entreprise. Sans souscrire à une vision « carriériste », ils reconnaissent la pertinence du changement pour expérimenter de nouveaux choix et saisir des opportunités de progression individuelle. Les cadres et les ingénieurs admettent le principe de la mobilité professionnelle, à condition que celle-ci ne soit pas contrainte mais susceptible d’améliorer leur condition. Certains techniciens ou agents commerciaux déclarent vouloir compléter leurs études, quitte à se lancer dans de nouvelles formations diplômantes en vue de reclassement. Néanmoins, toutes ces prospections et interrogations restent aléatoires sinon problématiques.
Le travail, une activité entravée mais attachante
Les témoignages recueillis confirment l’idée d’une fragilisation accélérée de la condition salariale, y compris pour les catégories intermédiaires. La gestion concurrentielle des ressources humaines rend interchangeables les talents, les compétences, les expériences professionnelles. Les relations entre les individus dans l’entreprise apparaissent fondamentalement déshumanisées. On demande aux cadres de faire toujours plus avec des moyens constants. De raccourcir les délais opérationnels alors qu’ils travaillent souvent dans l’urgence, en sous-effectifs.
De nombreux témoignages mettent en doute l’efficacité globale des organisations de travail en matière d’apprentissage collectif, de retour réflexif sur les objectifs prescrits, d’évaluation de la qualité du travail effectué. La prépondérance de l’aspect comptable sur l’aspect technique dans la conception même du rendement économique et symbolique du métier est une facette caractéristique de l’évolution en cours.
Le rapport social de service cristallise moult tensions et contradictions. La dégradation des normes de la professionnalité dans les activités de traitement de l’information qui comportent une dimension communicationnelle et relationnelle (commerciaux, services de conseil, télé-vente, etc.) finit par heurter les convictions personnelles sur l’utilité sociale du métier tel qu’il est effectivement exercé. La profitabilité érigée en finalité de soi contredit la prise en considération des intérêts réels de l’usager, les jugements de solidarité, de loyauté et de droiture, l’image d’intégrité et de probité que chaque profession s’efforce de construire dans un élan de valorisation identitaire.
L’intériorisation du conflit entre la poursuite d’un idéal professionnel et l’impossibilité d’acter le rapport social de service risque d’être douloureusement vécue par les intéressés. Elle peut même induire une attitude de déconnection mentale et morale à l’égard des objectifs de l’entreprise et des contenus du travail. Une telle posture suspensive prend habituellement la forme de la grogne, du mécontentement dissimulé, de la désincitation individuelle. Dans ces conditions, continuer à travailler « consciencieusement », défendre les règles et la déontologie du métier, indexer le travail sur les besoins de la clientèle et non pas sur la profitabilité du capital apparaît souvent comme un combat personnel où se joue la responsabilisation, l’auto-accomplissement, voire l’« engagement » professionnel.
De ce point de vue, le pari pour le syndicalisme de conquêtes, a fortiori dans les catégories intermédiaires, n’est pas d’attendre sa « rédemption » d’une hypothétique extension des dispositions anti-patronales dans le salariat. Il réside plutôt dans sa capacité de catalyser, de rassembler et de mobiliser patiemment toute cette énergie entravée, contrariée, embarrassée, pour impulser des nouvelles hégémonies politiques dans la sphère du travail.
Le travail fait sens
Loin d’être une valeur en voie de déperdition, le travail occupe une place significative dans les témoignages des jeunes militants. On peut thématiser trois modes de représentation du travail qui se superposent et se renforcent mutuellement, ou au contraire, se distendent et s’opposent.
1. Le travail comme activité instrumentale en vue de subvenir à des besoins personnels et familiaux. Cette dimension est incontournable en ce sens qu’elle est à l’œuvre quelle que soit la configuration des statuts ou des qualifications requises. Le sens ultime du travail, c’est le salaire. Néanmoins, les enquêtés interrogés considèrent que le travail, même lorsqu’il est dégradé et désabusé, contient des potentialités de projection et de réalisation dont il faudrait se saisir. Cette affirmation se dessine plus clairement chez les cadres et les ingénieurs.
2. Le travail apparaît comme apport substantiel de l’individu à la collectivité. Sa signification intrinsèque est son utilité sociale. L’acte de travail ne puise pas son sens dans le strict rapport à soi mais dans la validation sociale de ses résultats. L’attachement au professionnalisme, loin d’être une lubie narcissique, exprime une attente de reconnaissance indexée sur l’aspiration que le travail servira à satisfaire des besoins réels. Le travail fonctionne ainsi comme une matrice de socialisation identitaire.
3. Dans le prolongement du précédent registre, le travail constitue à la fois un lieu et un enjeu de l’épanouissement personnel. Travailler, c’est créer, échanger avec les autres, relever des défis, trouver des solutions. Cette acception « travailliste » présuppose qu’il est toujours possible de s’émanciper dans le travail au lieu de considérer que l’émancipation sociale se joue dans l’affranchissement du travail, notamment dans le basculement vers des occupations et des préoccupations d’ordre privé.
Toutefois, les enquêtés ne sont pas prédisposés à loger toutes leurs envies et leurs ambitions dans la sphère professionnelle. Le rapport au travail ne résume ni toute leur personnalité ni leurs parcours dans le monde. Au contraire, ils s’efforcent de « canaliser » leur vie professionnelle pour qu’elle n’envahisse pas leur vie personnelle. Loin d’annihiler l’aspiration au bonheur privé (famille, cercle amical, loisirs, passions), l’investissement dans l’entreprise la fait ressortir de façon plus tranchée et impérative.
En quête de reconnaissance
Les témoignages recueillis mettent directement en cause les incohérences des politiques managériales de stimulation du « facteur humain » en vue d’améliorer les indicateurs de résultats. Les équipes dirigeantes définissent unilatéralement le mode d’accumulation et de développement de l’entreprise. Le contrôle « privé » des choix stratégiques et opérationnels de l’entreprise comporte des risques d’orientations économiques et sociales inefficaces. Certes, le lieu de travail est loin d’être un purgatoire. Même si les jeunes enquêtés ne travaillent pas toujours dans de bonnes conditions, l’ambiance professionnelle est souvent porteuse, dynamique, appréciable. Il n’empêche que leur constat est sans appel : « l’entreprise marche la tête à l’envers ».
Le manque de reconnaissance au travail par les directions patronales est un motif de mécontentement qui revient constamment dans les propos des militants. Deux formes expressives de la non-reconnaissance sont particulièrement mentionnées. D’abord, le décalage entre la qualification certifiée et la qualification du poste occupé. L’aspiration à monter en grade ou à occuper le poste approprié n’est pas ici synonyme de « carriérisme latent ». Il ne s’agit pas de l’emporter sur les autres dans le cadre d’une pure relation hiérarchique, mais au contraire, de rendre justice au « mérite », à l’investissement personnel dans le travail, à l’expérience professionnelle cumulée. La stagnation de carrière qui s’éternise est ainsi vécue par les jeunes militants comme un affront immérité qui met durement à l’épreuve l’attachement au métier. Et finalement, comme une dégradation de l’image de soi.
La deuxième manifestation de la non-reconnaissance concerne la rémunération. Plusieurs enquêtés évoquent que la politique salariale joue en leur défaveur. Ils déplorent avant tout le fait d’être exclus du partage des richesses de l’entreprise. Le système de rémunération actuel tend à privilégier des augmentations individuelles, particulièrement chez les cadres et les professions intermédiaires, en faisant l’impasse sur les augmentations globales susceptibles de garantir le pouvoir d’achat des salariés. Cette forme d’insécurisation salariale participe, insidieusement, au déplacement des rapports de forces dans l’entreprise.
Des identités ambiguës
Les témoignages recueillis corroborent l’hypothèse, maintes fois étayée par des enquêtes qualitatives et des études d’opinion, d’un basculement des représentations sociales de l’encadrement. Placé en première ligne des stratégies de financiarisation des entreprises, celui-ci peine à apporter des réponses cohérentes aux collectifs créateurs de valeur. Préoccupé par la recherche de sens et de finalité dans le travail, il constate la dissociation entre l’investissement personnel, vecteur d’une image de soi valorisante, et la modernisation de l’entreprise sous contrainte spécifique de rentabilité.
La représentation sociale spécifique des catégories de l’encadrement ne disparaît pas, loin s’en faut. Mais les paroles des militants sont révélatrices d’un désarroi, ou plus précisément, d’une banalisation des identités professionnelles dans leur statut distinctif. Les enquêtés expriment une grande solidarité de condition sociale et non pas simplement de position idéologique avec l’ensemble des salariés. Être « cadre ordinaire » ou jeune diplômé ne se vit guère comme un privilège, et encore moins comme une appartenance à une sorte d’élite de classe. Sans considérer que l’encadrement est sur le point de « se prolétariser », ce qui serait un abus de langage, les jeunes militants ont le sentiment de devenir interchangeables dans la division sociale du travail. L’horizon du prévisible se raccourcit. Le processus de dépersonnalisation professionnelle, en liaison avec la fin du modèle traditionnel de carrière, les atteint de plein fouet au même titre que les autres catégories du salariat. La modernisation du travail est un mouvement asymétrique de déstabilisation, de surexposition, d’insécurisation qui banalise le destin social de l’encadrement. « Être toujours sur un siège éjectable », tel est le leitmotiv du discours des jeunes enquêtés qui, pourtant, ne manifestent aucune nostalgie particulière pour un retour à un « âge d’or » mythique.
En même temps, les enquêtés expriment une image positive de leur professionnalité. Leur sort n’est pas forcément enviable, il est pourtant préférable symboliquement (et matériellement) par rapport au travail ouvrier dont l’image dégradée est sous-jacente, notamment dans les témoignages des techniciens supérieurs. La détention de titres scolaires, la maîtrise du signe et du verbe, la production et l’utilisation ordinaire de savoirs techniques ou de ressources expertes indispensables au bon fonctionnement de l’entreprise sont des motifs de structuration identitaire et de valorisation personnelle. L’essentiel pour les militants est de pouvoir conserver un regard critique et une indépendance de jugement en cas de conflit de valeurs entre les contraintes de la vie salariale et les convictions personnelles sur le souhaitable.
II. De la contestation à l’engagement
Faire cause commune
Les difficultés que rencontrent les jeunes d’aujourd’hui ne sont de la même nature que celles qu’a connues la génération de leurs parents, et encore moins celles de la génération de l’après-guerre. La donne structurelle qui modifie considérablement le paysage social est le chômage de masse et le développement de la précarité qui exacerbent la concurrence et les luttes pour le classement dans l’entreprise. Cette donne pèse lourdement sur les représentations collectives. Les salariés sont sommés de toutes parts de revoir à la baisse leurs ambitions et leurs revendications.
Cette tendance générale affecte d’autant plus la jeunesse qu’elle est en train de vivre une profonde transformation des cycles de vie marquée par la prolongation des temps des expérimentations et des réajustements identitaires. L’acquisition de titres scolaires consolide dans l’esprit de la nouvelle génération les aspirations légitimes d’une ascension professionnelle. L’exigence de « réussite » prônée comme modèle d’une validité universelle modifie aussi bien le rapport à soi que le rapport à la société. D’où la demande massive de « professionnalisation » des études supérieures et de consolidation des liens entre l’université et l’entreprise. Il n’empêche que les parcours scolaires réalisés n’aboutissent pas toujours aux trajectoires professionnelles escomptées. Dans le contexte de fragilisation qui marque l’entrée dans la vie professionnelle, le diplôme représente à la fois une force et une source de difficultés. Une capacité de projection professionnelle et une bataille permanente pour la reconnaissance et la valorisation dans l’entreprise.
De ce point de vue, la mobilisation des jeunes stagiaires initiée par le collectif Génération précaire est symptomatique des préoccupations de la nouvelle génération. Le principal motif de l’action contestataire est la non-reconnaissance des stages effectués par les jeunes diplômés dans l’entreprise comme un « vrai travail » qui mérite salaire. L’idée de mouvement consiste ici à s’opposer frontalement à la « fatalité ». La capacité de mener une opération de dénaturalisation de la condition sociale des stagiaires est un bon indice des possibilités de résistance collective contre la résignation.
En l’absence d’un interlocuteur « pertinent », capable de « mettre le doigt » sur ce problème, les jeunes activistes se disent légitimes de se mettre en avant. Leur mobilisation se construit sur les failles et les défaillances du syndicalisme. D’entrée de jeu, la problématique de Génération précaire se remarque par son souci d’efficacité. Il ne s’agit pas de pérenniser une structure d’organisation préexistante mais d’entrer bruyamment en scène, quitte à se mettre soi-même en scène à travers le port de masques. La logique d’action directe prime la logique d’appareil. Pour être revendicative, la visée du collectif n’est pas une diatribe abstraite de dénonciation antisystémique mais une critique concrète d’une forme pernicieuse de dumping sociale qui infériorise le salariat dans sa totalité. Derrière la focalisation monothématique sur les stages se profile une analyse approfondie d’un mode de domination fondé sur l’institution de la précarité.
Comment lutter
Pour étudier les significations sociales de l’engagement observées chez les jeunes activistes de l’enquête, nous proposons de distinguer trois regroupements thématiques : les activistes sociaux qui luttent contre la précarisation de l’emploi et l’insécurisation des conditions de vie de la jeunesse (Génération précaire, Jeudi noir) ; les syndicalistes étudiants et lycéens (UNEF, Union Nationale Lycéenne) ; les acteurs associatifs qui animent des collectifs de jeunes diplômés et de chercheurs (Confédération des Jeunes Chercheurs, Ingénieurs sans frontières). On peut décliner les dispositions de ces regroupements selon cinq modalités : structures d’organisation et de mobilisation, ressources et moyens d’action, logiques d’action, rapport au syndicalisme salarié, conséquences de la mobilisation.
1. Les activistes sociaux s’associent de manière informelle, en refusant les contraintes d’une organisation hiérarchisée. Le collectif fonctionne « à l’horizontal », voire en réseau réticulaire. Les décisions sont prises d’un commun accord plutôt que selon la logique majoritaire.
Les syndicats étudiants et lycéens sont organisés sur le plan national, encadrés selon le principe de la représentativité. Le mode d’organisation combine un fonctionnement démocratique institutionnalisé et un engagement temporaire souple, évolutif et peu contraignant. Il favorise une rapide rotation des responsabilités. L’investissement militant représente une intense expérimentation qui contribue à la maturation intellectuelle et à la socialisation politique de la nouvelle génération.
Enfin, les associations de jeunes diplômés et de chercheurs reposent sur les problématiques de groupes de travail décentralisés. Ces groupes ont leur propre dynamique et sont attachés à leur indépendance. Le réseau associatif forme un écosystème d’échanges à la fois souple et complexe.
2. Les ressources de contestation des jeunes activistes se remarquent par leur forte connotation symbolique. Le trait commun est la volonté de dévoiler les problèmes, de prendre à témoin l’opinion, d’esquisser des propositions et des solutions. « Il faut être sérieux plutôt que furieux ». Les jeunes militants construisent ainsi de véritables stratégies de communication pour plaider la légitimité de leur cause dans l’espace public.
3. Les logiques d’action qui caractérisent les différents types d’engagement ici analysés ont comme dénominateur commun une représentation désabusée du cours des choses. Les activistes sociaux construisent leur investissement militant selon une logique d’action directe. Ils ne sont pas des « entrepreneurs de cause » mais des acteurs qui font cause commune dans le prolongement contestataire de leur vécu (« galère des stages », « absence de logement »). Le même attachement identitaire à la défense collective d’une cause et à la reconnaissance des droits définit aussi les représentations des syndicalistes étudiants et lycéens.
4. Les rapports entre les jeunes activistes et le syndicalisme salarié se caractérisent par l’affirmation d’une volonté d’interconnaissance et d’échange. Ils se heurtent, pourtant, à des vrais obstacles de mise en œuvre et de pérennisation. On remarque aussi l’existence de beaucoup d’ignorance, de méfiance et de distance. Pour rendre efficace leur action, les jeunes activistes de Génération précaire sont conscients qu’il faut se donner des relais auprès des acteurs institutionnels centraux, dont les syndicats. Ils se considèrent comme le « poil à gratter » du syndicalisme. Ce dernier représente, selon eux, une caisse de résonance pour la publicisation de l’action collective, même s’ils jugent sévèrement son mode de fonctionnement qu’ils découvrent par tâtonnements. Il est pourtant hors de question de sceller des alliances ou de contracter un partenariat en exclusivité avec une organisation syndicale sous peine d’hypothéquer l’indépendance du mouvement.
Les interactions entre le militantisme étudiant et lycéen et le syndicalisme salarié sont faibles, brèves, discontinues. Pourtant, l’expérience de l’intersyndicale de douze organisations qui ont fonctionné ensemble sans défection ou explosion jusqu’au retrait du CPE (avril 2006) constitue un solide socle de projections coopératives pour stimuler la réflexion et aboutir à des revendications communes. De même, les frontières entre syndicats et associations de jeunes diplômés et de chercheurs sont loin d’être étanches, à condition de savoir écouter et dialoguer sans condescendance. Dans cette perspective, des partenariats limités mais approfondis seraient à envisager.
5. Le travail contestataire des activistes sociaux vise à rendre visible une série de problèmes enfouis, refoulés, qui n’ont pas de droit de cité dans le débat socio-politique conventionnel. La publicisation du « différend » est la première étape de la lutte pour la reconnaissance des droits des stagiaires (ou du droit au logement). Il ne s’agit pas simplement de produire un déclic protestataire mais de proposer un changement du cadre législatif en faveur des précaires. On peut qualifier cette posture activisme de conquêtes. Pour les syndicalistes étudiants et lycéens, l’engagement prend la forme d’une mobilisation persistante pour secouer le poids du fatalisme dans les esprits et acter des percées significatives. Il en est de même du travail des acteurs associatifs dont la montée en généralité se heurte à la délimitation du champ d’intervention qui concerne un segment spécifique du monde de l’enseignement supérieur et de la recherche.
Militer sans adhérer
Dans les regroupements observés, les jeunes militants s’engagent dans l’action collective sans forcément signer un accord protocolaire, sans formaliser une appartenance à une organisation. Certains chercheurs avancent à ce propos l’hypothèse d’un militantisme « libre service », « à la carte » qui constituerait une césure par rapport au modèle « traditionnel ». Les réticences à l’adhésion peuvent être analysées selon trois ordres.
1. L’image « centralisatrice » des grandes structures rebute de nombreux acteurs mobilisés. Le fonctionnement bureaucratique des « appareils », l’illisibilité des enjeux de pouvoir à l’intérieur des organisations, la crainte de s’affilier à un réseau vertical où l’appartenance collective écraserait le je militant sont des motifs de désincitation à l’adhésion. La démarche de s’encarter n’a rien d’une évidence. Les activistes sociaux et, surtout, les associatifs ne se reconnaissent pas forcément dans l’étiquette de « militant ». Ils désignent leur propre participation plutôt comme un acte d’engagement personnel. On peut lire en filigrane dans cette posture la prise de distance à l’égard des grandes formations syndicales et partisanes « prêtes à habiter ».
En clair, le spectre du prêt-à-porter idéologique repousse toute velléité d’adhésion. Néanmoins, les motivations de l’engagement associatif se réfèrent au même système de valeurs solidaires porté historiquement par le mouvement syndical : combattre les injustices, s’attaquer à l’emprise appauvrissante de l’individualisme dans la société, défendre l’égalité, le service public, les principes de la démocratie sociale.
2. La faible propension à l’adhésion n’est pas propre aux jeunes ni un phénomène récent. Historiquement, la culture d’adhésion est faible en France, y compris pour le syndicalisme salarié. Dans les faits, les organisations peinent à montrer l’utilité et l’efficacité de l’adhésion au quotidien. C’est surtout pendant les périodes fastes de mobilisation que leurs ressources et leurs compétences sont mises en valeur. Mais la plupart du temps les individus ne se rendent compte de l’utilité de l’organisation que lorsqu’ils sont dans l’impasse. Le défi pour les organisations est de créer un système d’incitations modulaires pour déjouer les comportements de « passager clandestin », pour transformer les motifs de retrait en mobiles d’engagement actif. Néanmoins, il n’existe aucune potion magique pour fabriquer des adhérents.
3. Les différents cheminements ou canaux qui conduisent aujourd’hui à l’engagement (et plus rarement au militantisme) peuvent pousser les acteurs mobilisés à contourner les structures instituées, quitte à se doter d’une auto-organisation sous forme de réseaux d’individus souples, non hiérarchisés. Les activistes non adhérents rencontrés déclarent s’engager dans des combats singuliers non pas par le biais d’une organisation mais via des questions qui font pour eux sens. Il subsiste, pourtant, deux problèmes majeurs dans cette problématique. Le premier renvoie à l’impossibilité dans l’état actuel des choses d’unifier politiquement l’espace de la contestation sociale compte tenu de l’hétérogénéité irréductible des appartenances militantes. Le deuxième problème concerne la prise en charge de la multiplicité des combats ponctuels dans la durée. Comment dépasser alors la juxtaposition des motifs contestataires pour se projeter sur le souhaitable en construisant de nouvelles solidarités intersectorielles ?
Il est clair que les militants dans l’entreprise ne sauraient faire l’impasse sur les nouvelles formes contestataires qui émergent dans la société. Toutefois, ces formes ne représentent pas une alternative globale au mouvement social du travail dont le syndicalisme est la pointe la plus avancée. Les collectifs qui soutiennent ce type de mobilisations ne représentent pas le nouveau modèle d’action collective qui ringardiserait « l’ancien ». S’ils sont porteurs de leçons pour le militantisme syndical, ils ne peuvent pas s’y substituer pour le remplacer ou l’effacer. De son côté, le mouvement syndical aurait un intérêt vital de s’ouvrir à la diversité des radicalités exprimées en dehors de la sphère de l’entreprise et de mettre en chantier des coopérations dans un esprit de respect mutuel.
Une certaine idée du syndicalisme
D’entrée de jeu, on constate chez jeunes activistes enquêtés une méconnaissance du champ syndical qui est en partie due à l’emprise des clichés véhiculés par les grands médias. En fait, le discours idéologique dominant suscite et amplifie des préjugés qui existent à l’état diffus dans l’opinion. Les syndicats seraient des organisations « veillottes », « anti-modernes », « anti-patronales ». L’absence de formation et d’information dans les parcours scolaires en matière de syndicalisme et de droit du travail facilite l’imposition des raccourcis médiatiques.
Or, les jeunes activistes sont loin d’être réfractaires à l’idée de mieux « connaître » le syndicalisme. Ils déclarent volontiers avoir beaucoup de respect pour la fonction syndicale dans l’entreprise. Le rôle du syndicalisme est important, décisif, disent-ils en substance. Il représente un formidable levier d’action, de réflexion, de mise en mouvement. Mais cette conception positive du rôle syndical se trouve aussitôt tempérée par l’idée que les syndicats sont en décalage avec la condition des jeunes diplômés. Le faible taux de syndicalisation, la concentration disproportionnée de la « base militante » dans certains secteurs, les incessantes dissensions syndicales composent « une trilogie d’enfer ». Il existe pourtant des possibilités d’amélioration de l’audience syndicale. À condition de conquérir un seuil d’intelligibilité autour des enjeux du nouveau salariat (diplômé, précarisé, féminisé, tertiairisé) et d’entamer des travaux pratiques de reconstruction en matière de militantisme.
III. Le militantisme syndical en mouvement
La découverte de l'organisation
1. L’engagement syndical présuppose un désenchantement de l’image idyllique de l’entreprise véhiculée par la communication patronale. L’acte de syndicalisation est une affiliation à un espace public autonome où l’on décide « d’ouvrir ses cartes », « d’abattre son jeu », « de faire cesser l’hypocrisie », c’est-à-dire le décalage entre les discours officiels et la réalité. Le fondement de l’engagement n’est pas l’inclination psychologique au conflit mais le refus de supporter passivement « l’inadmissible ».
2. Même quand il n’est pas enclenché dans le creux d’une vague gréviste ou d’une opposition frontale, l’engagement prend souvent un petit air de « révolte ». Il témoigne d’un esprit d’« indocilité », d’une volonté de « ne pas rentrer dans un moule ». Certes, toute adhésion ne constitue pas automatiquement une démarche militante. Elle peut même exprimer, momentanément ou durablement, une posture « assurantielle ». Le rôle de l’organisation est d’inciter et de faciliter le passage de témoin à la nouvelle génération, d’encourager des dépassements de seuil dans l’intensité de l’engagement.
3. L’engagement n’est pas simplement un mode de renforcement de la présence syndicale dans l’entreprise, il est également un acte d’agrandissement de soi dans et à travers l’implication collective. C’est une occasion de se poser de nouvelles questions, de sortir de son périmètre, de regarder dans les coulisses de l’entreprise. C’est un appel pour mettre en conformité ses actions et ses convictions.
En règle générale, les jeunes militants se disent satisfaits de la manière dont ils ont été traités dans la structure syndicale d’accueil. Certains évoquent la sympathie, l’attachement, l’attitude attentionnée des « anciens » à l’égard de la « relève » ; l’entraide, l’esprit de camaraderie, la solidarité. Toutefois, la sous-représentation de leur classe d’âge dans la composition générationnelle du militantisme de l’UGICT-CGT reste une préoccupation majeure.
Le choix syndical
1. Le choix syndical est un choix réaliste. La plupart des enquêtés disent avoir adhéré en fonction d’un critère de proximité immédiate. L’existence d’une équipe active qui rayonne dans son environnement, susceptible de créer une « ambiance syndicale », est un facilitateur de recrutement. L’affinité avec le délégué syndical, la connivence ou l’interconnaissance avec les militants de terrain, l’attrait pour la façon syndicale d’aborder les choses sont des motifs souvent décisifs dans la détermination du choix. Inversement, l’absence ou l’inactivité du syndicat localement entravent et compliquent le travail de syndicalisation.
2. Le choix syndical est également une affaire d’opportunité. L’adhésion est souvent l’aboutissement d’une occasion propice dont l’organisation syndicale a su se saisir au milieu de circonstances complexes et mobiles en utilisant le bon « procédé » au bon moment. Certains enquêtés remarquent que l’UGICT-CGT est le premier syndicat qui est venu les solliciter alors que d’autres choix étaient a priori envisageables selon la logique du second best. D’autres considérations peuvent intervenir pour appuyer la justesse du choix : représentativité syndicale dans l’entreprise, taille de l’organisation, crédibilité revendicative, efficacité d’action et de communication, capacité d’obtenir des résultats.
3. Le choix syndical est parfois un acte d’engagement volontariste conformément à un système de valeurs et d’orientations dont le syndicalisme cégétiste est le porteur et le garant le plus indéfectible. Ce type de préférence concerne particulièrement les nouveaux syndiqués à fort engagement partisan et/ou associatif ainsi que les « affiliés » à des traditions familiales militantes (les deux catégories se recoupent partiellement). Ces militants justifient leur choix par rapport à la « ligne politique » défendue par la CGT, sa résistance face à l’offensive du contractualisme à tout cran, son aspect rebelle mais aussi son « esprit d’ouverture », voire son abandon de la posture avant-gardiste au profit d’une culture plus « participationniste ».
Le regard des collègues
La syndicalisation n’est pas ordinairement un thème de conversation entre collègues. « On n’en parle pas », ou rarement, faute de temps, d’intérêt immédiat, de points d’accroche. De toute manière, les militants disent ne pas avoir suffisamment de « retour ».
Pourtant, il ne faut pas en déduire que l’activité syndicale passe inaperçue dans les collectifs de travail. L’image de l’appartenance syndicale (cégétiste), avec ses atouts et ses inconvénients, rejaillit sur la personnalité de l’adhérent qui fait ainsi objet de certaines sollicitations ou critiques de la part de ses collègues. L’exposition de soi prend souvent des allures d’une transgression individuelle (« franchir le pas »). En l’absence d’une équipe syndicale sur place, elle est souvent vécue dans l’isolement, sinon dans la solitude. En même temps, cette exposition tend à élargir les frontières de la sociabilité, à booster les échanges, à multiplier les opportunités de rencontres, les interpellations, les interrelations.
Une des manières les plus courantes de disqualifier le travail militant dans l’entreprise, notamment auprès du « salariat à responsabilité », est de considérer le syndicaliste comme un Don Quichotte qui se bat contre des moulins à vent. Pour jouer pleinement son rôle, le militant doit convaincre autour de lui que le collectif de travail peut effectivement peser à l’intérieur des lieux de décisions stratégiques de l’entreprise en construisant des contre-pouvoirs. C’est en tant que cristallisation de cette force coalisée que le syndicalisme peut représenter un espace d’expression pertinent et alternatif aux choix des directions d’entreprise.
Le sens de l'engagement
Les significations de l’engagement peuvent être analysées selon trois ordres d’idées. D’abord, le besoin de se sentir acteur dans l’entreprise. Militer, c’est reprendre en mains son destin au lieu de subir et de relayer des ordres. Le portage de valeurs par le syndicalisme accrédite l’idée que la qualité inhérente aux individus est la richesse fondamentale d’une société.
Ensuite, l’engagement syndical représente une quête de cohérence dans la vie de l’entreprise. En fait, les cadres et les professions techniciennes et intermédiaires subissent les orientations patronales sans pouvoir forcément nommer ce qui leur arrive. Sans être en mesure de tout renverser, le syndicalisme permet au moins d’étiqueter les choses, puis de rattacher les principes de l’action individuelle à des convictions sociales fortes. L’engagement syndical donne consistance à la volonté de projection et de reconnaissance, permettant ainsi aux militants de mieux « tenir » dans l’entreprise.
Enfin, le sens de l’engagement renvoie à l’idée d’une force créatrice qui permet de recentrer l’action sur les problèmes réels. Le syndicat apparaît comme un multiplicateur de puissance dont l’énergie cumulée rejaillit sur les militants, renforce leur détermination, concrétise leur visée de changement.
Ressources du militantisme
Le militantisme n’est pas un « métier » – les enquêtés de l’UGICT-CGT se montrent par ailleurs très critiques à l’égard de la « professionnalisation ». Mais le syndicaliste doit avoir « du métier » pour accomplir ses missions. Schématiquement, on peut distinguer trois types de qualités requises pour être un « bon militant ».
D’abord, des qualités relationnelles. Être à l’écoute, le maître mot. C’est l’imprégnation relationnelle avec les salariés qui conduit à moduler le discours syndical pour qu’il n’apparaisse pas comme un discours idéologique mais comme une tentative de déplacer l’horizon du possible.
Ensuite, des qualités morales. L’engagement syndical présuppose une bonne dose d’optimisme pour réussir dans le milieu de l’encadrement, réputé réticent sinon réfractaire à l’égard du syndicalisme. Aux yeux des enquêtés, il est synonyme de motivation, de persévérance, de passion. L’attachement à des valeurs solidaires et à des traditions de lutte n’est pas un alibi ni un conservatisme social. Il représente le ressort ultime de la pérennisation du militantisme.
Enfin, des qualités intellectuelles. Pour être efficace, le travail syndical auprès des catégories de l’encadrement doit construire une véritable intellectualité de masse : argumenter à la fois « techniquement » et « politiquement », avancer des propositions cohérentes sur les problèmes spécifiques, être capable d’articuler interrogations concrètes et questions globales. Le besoin de prendre « de la hauteur », mieux, de faire de la théorie est un défi majeur pour la reconquête du syndicalisme spécifique.
Pour l’ensemble des enquêtés, c’est la vie quotidienne dans l’entreprise qui est la « grande école » de formation du militantisme. La méthode d’essais et d’erreurs reste la démarche plébiscitée pour s’acclimater aux exigences du travail syndical. En même temps, la montée en généralité des questionnements qui ordonnent l’activité syndicale requiert une information fiable, multilatérale, approfondie. D’où le besoin unanimement ressenti d’une « solide formation syndicale ». Sur cette question, on remarque une très grande sensibilisation individuelle des enquêtés de l’UGICT-CGT qui envisagent la formation comme un droit syndical fondamental qui devrait s’exercer systématiquement.
Carences du syndicalisme spécifique
1. Le constat est unanime : la faible syndicalisation est un facteur de fragilisation extrême du militantisme. Le manquement majeur de l’UGICT-CGT est le manque d’une masse critique d’adhérents et de militants actifs. Le décalage entre les ressources syndicales disponibles et l’étendue des tâches que les militants sont appelés à remplir se creuse. Les attitudes et les comportements patronaux, qui vont de l’hostilité déclarée jusqu’à la neutralisation anticipée du travail militant sur le terrain, compliquent le jeu de la recomposition syndicale.
À cela s’ajoute la hantise de plusieurs enquêtés de l’éloigner de l’expérience du travail, de s’écarter de leur groupe d’appartenance sans que l’engagement puisse leur apporter des rétributions symboliques immédiates autres que les « stimulants de solidarité ». Enfin, la raréfaction des vocations militantes conduit les responsables syndicaux à concentrer les tâches entre les mains d’une minorité de militants « suractifs » qui croulent sous le poids du cumul des mandats.
2. Le fonctionnement syndical est souvent source de tensions et de déceptions. Le rapport à l’adhérent de base reste à reconstruire. Les structures syndicales centralisées sont encore calquées sur le schéma traditionnel de carrière. Elles peinent à s’adapter aux bouleversements du travail que vivent aujourd’hui les salariés à leurs corps défendant. Elles manquent ainsi à tous les échelons de souplesse, de réactivité, d’imagination. Exercer les droits syndicaux dans de bonnes conditions dans l’entreprise relève, en règle générale, de l’exploit.
3. Les carences sur le front de la communication des formes d’action et des propositions syndicales représentent un autre point aveugle du militantisme. Plusieurs enquêtés constatent la sous-estimation de cette thématique au sein de leur organisation dont les messages ne sont pas forcément « adaptés » aux différentes catégories de l’encadrement. L’absence d’ancrage de l’UGICT-CGT dans ces catégories, véritable talon d’Achille, renforce le brouillage perceptif et entretient les raccourcis « ouvriéristes ». Mener une politique de communication syndicale implique d’adopter une démarche réflexive inséparable d’un rapport social d’échange, d’argumentation, d’intelligibilité des formes contemporaines d’exploitation. Plus fondamentalement, on constate une difficulté d’articuler syndicalisme de conquêtes sociales et syndicalisme de proposition sur fond d’un répertoire d’action collective réinventé pour mettre en perspective l’intérêt de la communauté de travail.
Militantisme et professionnalité
Sans regretter leur attachement syndical, plusieurs jeunes militants considèrent que l’engagement peut avoir des « répercussions » sur le déroulement de carrière. Pour deux raisons complémentaires. D’une part, la croyance que la syndicalisation est forcément « mal vue » par les directions d’entreprise reste tenace. D’autre part, l’investissement syndical est censé diminuer la disponibilité professionnelle. Or, la disponibilité extensible à souhait est souvent envisagée comme un trait distinctif du « salariat de confiance ». Dans cette hypothèse, le militantisme serait un « boulet au pied ».
Toutefois, beaucoup d’enquêtés récusent le poncif que l’engagement porte nécessairement préjudice en termes de déroulement de carrière. Ils assument raisonnablement le risque d’être un jour pénalisés pour leur action et leurs convictions. Mais ils ne transforment pas cette éventualité en fatalité. En somme, ils rejettent la conception « sacrificielle » de l’engagement qui passerait par pertes et profits la question du parcours professionnel ascendant.
Pour la grande majorité des militants rencontrés, l’engagement syndical s’inscrit dans la durée. Mais il ne s’agit pas d’un investissement inconditionnel, inconsidéré. Les enquêtés insistent sur la nécessité de maintenir des garde-fous entre militantisme et sphère privée pour se prémunir contre d’éventuels débordements.
L'exigence du renouveau
Les enquêtés rencontrés s’accordent unanimement sur la pertinence du « syndicalisme spécifique ». Il est nécessaire de s’ouvrir à la diversité culturelle du salariat, de féminiser le militantisme, de rajeunir l’organisation sans pour autant faire du jeunisme. Les cadres, les ingénieurs, les techniciens ont toute leur place dans l’action collective du salariat, dans les organismes de représentation des salariés, dans les syndicats. Mais la visibilité du « spécifique » est loin d’être clairement établie dans les représentations militantes.
Pour les nouveaux militants, la connaissance de l’UGICT est souvent lacunaire, approximative, inconsistante. Parfois le paysage syndical reste, longtemps après l’adhésion, une terre inconnue. Le sigle est relativement illisible, quels que soient les titres scolaires détenus par le syndiqué ou son niveau de qualification.
Pour les militants plus expérimentés ou davantage impliqués dans l’animation de la vie syndicale, l’apport de l’UGICT-CGT dans le syndicalisme confédéral dépasse le strict périmètre de la syndicalisation des catégories de l’encadrement. Ce segment spécifique du mouvement syndical est un lieu pertinent pour repérer les mutations du monde du travail et participer à définir des axes revendicatifs transversaux.
Le syndicalisme peut, par exemple, éclairer les problèmes de la santé, de l’environnement ou du développement durable sous un autre jour, en mettant en avant l’implication et la responsabilité de l’entreprise dans ces différents domaines. D’où l’intérêt stratégique de l’UGICT-CGT d’entamer de nouveaux chantiers au croisement de problématiques progressistes sociétales et de thématiques « travaillistes » sur lesquelles se fonde traditionnellement le syndicalisme.
Le rapprochement entre l’université et l’entreprise est un autre cas emblématique. Dans la symbolique dominante, il est envisagé comme la jonction entre la communauté éducative et le patronat. Le rôle du syndicalisme est de récuser une telle réduction biaisée, en faisant valoir que le monde de l’entreprise est avant tout le monde du travail. Pour relever ce défi, il est nécessaire pour l’UGICT-CGT de sensibiliser « à la source » la nouvelle génération aux fondamentaux du syndicalisme à travers des formes d’intervention appropriées et volontaristes. La fonction du syndicalisme est d’« accompagner » les jeunes dans le passage de l’âge de la formation à l’immersion dans le monde de l’entreprise.
Quels axes de reconstruction syndicale dans la perspective du renouveau ? Il est évident que l’UGICT-CGT a besoin d’adapter ses outils. D’abord, il est essentiel de donner plus de visibilité au syndicalisme spécifique aussi bien dans la structure du syndicalisme confédéral que dans l’espace public au sens large. Dans les faits, l’image « ouvriériste » de la CGT est un facteur de désincitation à l’engagement de l’encadrement. Cette réhabilitation du « spécifique » passe aussi par des actes symboliques, par des signes de reconnaissance et de considération sociale.
Ensuite, il est nécessaire de mettre la barre très haut dès le départ pour espérer atteindre les objectifs qui constituent la raison d’être du mouvement syndical. Plusieurs témoignages s’insurgent contre l’improvisation extrême du travail syndical, son manque d’exigence intellectuelle et organisationnelle. Aujourd’hui, pour booster le syndicalisme il faut savoir le bousculer. La confrontation symbolique et intellectuelle est une dimension plus que jamais centrale de la lutte de classes contemporaine.
Enfin, il faut se convaincre que vivre avec son temps ne signifie pas accepter les contradictions du présent en s’efforçant de les accompagner, de les atténuer, de les réguler. Au contraire, le renouveau syndical présuppose non pas de renoncer mais d’approfondir la vision de transformation sociale du capitalisme d’entreprise. C’est pourquoi il importe de reconstruire, bien plus qu’un syndicalisme d’opposition, un syndicalisme de projection capable de défataliser le cours des choses. La tâche du syndicalisme est d’affirmer de manière volontariste et de donner pratiquement crédit à l’idée qu’une autre entreprise est possible. Dans cette perspective, le syndicalisme des techniciens, ingénieurs et cadres peut jouer un rôle de pivot ou de point de bascule.
08:35 Ecrit par Michel dans Articles de l'auteur | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note




Commentaires
Monsieur, Michel Vakaloulis
Mustapha TEFFAHI,President de Comité de Jeune Travailleur.
l'honneur de vous demander de bien vouloir accepter notre demande d'aide.
1- comment intégrer les jeunes travailleur dans le syndicat.
2-exemple
mes salutation militante
Ecrit par : TEFFAHI | 05.06.2009
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