19.11.2007

L'audace du réel

par Michel Vakaloulis

Quelle feuille de route pour le syndicalisme d’expérimentation qui persiste à redonner confiance et espoir à l’avenir ? Il est évident qu’il n’existe guère, aujourd’hui pas plus qu’hier, un projet syndical élaboré clé en mains. Pour certains dirigeants syndicaux, ce terme est même frappé d’ostracisme, associé globalement à une surpolitisation anachronique dépourvue de pertinence pratique. Parler de projet serait entériner l’assujettissement partisan du syndicalisme, sa transfiguration en filière des grands clivages politiques.


À défaut d’une vision stratégique globale, on préfère alors se référer à des « repères » ou à des « axes » revendicatifs. On gagnerait ainsi en précision ce que l’on perdrait en puissance de projection tout en évitant une radicalisation minoritaire du mouvement syndical qui ferait l’économie de son propre manque de perspectives immédiates. On espère ainsi gagner en efficacité et en audience. « Quand on réussit, ça donne du sens ».

Pour être éludé à peu de frais, le problème n’est pas pour autant résolu. Le mouvement historique vers l’indépendance est fondamentalement ambivalent. La conquête de l’indépendance vis-à-vis des partis ne dispense pas de la nécessité d’accomplir un travail de mise en cohérence des objectifs syndicaux susceptible de faire émerger des éléments positifs d’identification à une « cause commune ». Nombre de militants ressentent dans leur activité le besoin de dépasser une représentation dichotomique entre le politique et le syndical. D’une certaine manière, le syndicalisme doit « s’occuper de la politique » au sens large dans la mesure où sa revitalisation passe par un rééquilibrage du rapport de forces entre salariés et employeurs. Se confronter aux pouvoirs constitués des classes dominantes en s’efforçant de changer les lignes de forces est une tâche éminemment subversive.

Paradoxalement, l’émancipation syndicale à l’égard des partis n’est pas forcément synonyme de dépolitisation. Sous certaines conditions, elle pourrait même favoriser l’édification de nouveaux repères « classistes » qui émanent réellement du mouvement d’auto-accomplissement du travail au lieu d’être le produit dérivé d’une fidélité indéfectible entre acteurs syndicaux et formations politiques formant un écosystème. Les syndicats ne peuvent pas attendre le salut de l’élection de gouvernements « amicaux » qui règleraient les problèmes à leur place. Ils doivent agir, revendiquer, lutter, quelle que soit la configuration du pouvoir politique en place, en comptant principalement sur leurs propres forces profondément ressourcées dans la nouvelle composition du salariat. Cela présuppose de se mettre en mouvement contre l’illusion naturaliste d’un espace d’intervention syndicale immuable, défini une fois pour toutes. Les territoires de l’action légitime du syndicalisme ne peuvent pas être balisés en extériorité radicale aux fonctions déjà occupées par le politique et encore moins en rupture avec ce dernier mais s’étendent à toutes les sphères d’activité sociale où il est possible d’organiser, de défendre et de représenter les intérêts vitaux des travailleurs. 

Dans cette perspective, le syndicalisme ne saurait se contenter d’exercer une fonction tribunitienne de protestation ou de remplir des fonctions critiques, négatives. Il est nécessaire de dépasser les déclarations d’intentions sur l’unité d’action et le rassemblement syndical en articulant effectivement les différents niveaux de revendications et de luttes, en effectuant concrètement des ajustements, des arbitrages, des ouvertures. Le véritable enjeu pour le syndicalisme est de catalyser les convergences d’objectifs pour faire sortir les salariés de leur place et rôle actuels comme supports de valorisation du capital. De multiplier les points de jonction et de concertation entre forces et groupes sociaux multiples en produisant et disséminant des instruments de défense collective contre l’exploitation. De « politiser » les conflits de travail en les insérant dans un débat sociétal de fond. Sans pour autant déposséder les intéressés du contrôle vigilant de leurs propres mobilisations, ni idéaliser l’avènement d’un « mouvement d’ensemble » porteur de rédemption politique. Une telle croyance ne fait qu’exprimer le ras-le-bol et le désarroi des militants face à un espace contestataire éclaté, disparate, intotalisable. Mais elle ne peut pas servir de remède efficace contre le défaitisme et l’attentisme ambiants.

(Extrait du dernier chapitre de l’ouvrage de Michel Vakaloulis, Le syndicalisme d’expérimentation, qui vient d'être édité aux Presses Universitaires de France)

Commentaires

Je partage bien ce point de vue dans sa globalité.il faut bien mesurer que cette conception est assez inédite, y compris me semble -il par rapport à ce qui se passe dans les autres pays d'Europe. Mais celà correspond bien aux orientations de la CGT depuis plusieurs congrès. Il est clair que le syndicalisme CGT doit être fort dans son projet, ses "idées syndicales" pour être indépendant et capable de fédérer les revendications d'un salariat éclaté . Pour celà, le concept de nouveau statut du travail salarié suggère une nouvelle vision du travailleur, bien plus globale et émancipatrice. Mais il nécessite d'être mieux formulé pour être mieux perçu et devenir un repère attractif. fraternelement Philippe LATTAUD

Ecrit par : Philippe LATTAUD | 13.12.2007

Cet article utilise des concepts, des tournures et des mots compliqués. Cela semble être un mode de pensée sur ce site d'ailleurs.
La complexité est rarement gage de précision. Je lis d'ailleurs ici plusieurs passages flous, car trop de termes sont englobants et peu détourés.

Je sais qu'il est agréable de penser et d'écrire avec volupté sur des concepts. Cependant, la complexité est rarement gage de vérité. Elle camoufle trop souvent l'éblouissement ou la démagogie.

Pourquoi ne peut on pas parler simplement ? Pourquoi tant de sous entendus ?

Mes hypothèses à la lecture sont :
1/ L'auteur a peur du jugement de ses pairs. Il parsème son discours de sous entendus reconnus comme fédérateurs.
2/ Il a peur de braquer l'auditoire et avance à couvert pour tâter les réactions.
3/ L'auteur doit faire avec des dogmes qui ne sont pas l'objet de son papier. Il doit donc faire des circonvolutions pour éviter de sauter sur une mine dogmatique.
4/ L'auteur aime ce style, et sur ce papier il a voulu privilégier la forme. (ce serait dommage car le fond perd trop de fraîcheur)

Je n'exprime pas d'opinion sur la thèse. Je pourrais faire un contre sens. Que l'auteur ne prenne pas cette remarque pour personnelle. Elle s'appliquerait aussi bien à beaucoup d'autres articles.

Ecrit par : Benoist | 21.12.2008

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