01.08.2007
Entretien n° 7 : Guillaume Nourrit, ISF
Cet entretien a été réalisé le 19 avril 2007 à Paris. GUILLAUME NOURRIT, 25 ans, est titulaire d'un Master (bac + 5) de chimie de l'environnement et du développement durable à Chambéry. Il est membre d'Ingénieurs sans frontières France (ISF), référent du Conseil d'Administration des groupes Rhône-Alpes. L'activité pratique et réflexive d'ISF tourne autour des questions de la solidarité internationale à partir de la prise de conscience de la responsabilité particulière de l'ingénieur dans la construction du développement durable.
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— Pour commencer, je voudrais avoir quelques informations sur Ingénieurs sans frontières (ISF).
Guillaume Nourrit – Ingénieurs sans frontières est une association composée principalement d’étudiants (à +90 %) dont la finalité est de lutter pour un exercice harmonieux des droits civils, politiques, économiques, sociaux et culturels au niveau mondial avec comme mode d’action une démarche critique de l’ingénieur pour participer à la construction du développement. Cela passe surtout par une implication dans des projets de solidarité internationale, partager des réflexions sur les réalités de terrain et le rôle de la technique et mobiliser à partir de nos expériences. Actuellement, on compte environ 900 membres répartis entre différents groupes locaux. Officiellement, il existe 38 groupes répartis sur 80 écoles d’ingénieurs ou universités technologiques.
— Vos membres sont-ils exclusivement des ingénieurs ou avez-vous aussi d’autres catégories d’étudiants ?
Guillaume Nourrit – Nos membres sont pour la quasi totalité issus de formations techniques avec à terme une prise de responsabilité professionnelle – pour ma part, j’ai suivi des études universitaires et non d’ingénierie. On n’est pas réfractaire à d’autres profils, jusqu’à maintenant nous n’avons refusé personne, mais la thématique autour de la technique ne doit pas beaucoup attirer les autres catégories d’étudiants. Ce qui ne nous empêche pas par contre de travailler avec des associations dans lesquelles ces étudiants s’y retrouvent plus facilement.
— Quelles sont les motivations de vos adhérents ?
Guillaume Nourrit – Il est difficile de répondre à cette question. Pourquoi ces futurs ingénieurs sont-ils poussés à avoir une activité extra-scolaire à ISF au lieu de s’inscrire, par exemple, dans un club d’échecs ? C’est peut-être parce qu’ils ont envie de participer une fois dans leur vie à la solidarité internationale, d’avoir un engagement bénévole, d’apporter quelque chose sans en voir eux-mêmes les résultats. D’ailleurs, ces jeunes arrivent avec plein de bonne volonté et d’énergie. Ils sont dans l’esprit de participer aux projets de développement, d’aider ceux qui sont dans le besoin. Ils ressentent aussi l’existence d’inégalités et d’injustices dans le monde. Leur engagement est une petite pierre à l’édifice pour les limiter.
Pour la plupart des nouveaux venus, il subsiste à la base une grande inconnue sur la nature de la solidarité internationale, l’évolution des manières d’agir des ONG, les enjeux de la coopération. Un travail de formation et de questionnement avec eux intervient à ce niveau afin que chacun puisse ensuite prendre en main ces questions et mener sa propre réflexion.
— Comment avez-vous connu ISF ?
Guillaume Nourrit – J’étais étudiant en chimie à Glasgow, dans le cadre d’un programme Erasmus. En arrivant sur place, je ne connaissais personne. J’ai eu un mois pendant lequel je pouvais réfléchir sur ce que j’aillais faire après ma licence. En rentrant de Glasgow, j’ai décidé de m’orienter vers le master en environnement de Chambéry. De toute façon, je voulais avoir un engagement plus en lien avec l’être humain. J’ai regardé donc ce qu’il y avait localement. J’ai vu une petite affiche qui signalait une réunion de rentrée de l’association ISF. J’y suis allé et ma première question était de demander s’ils acceptaient des étudiants qui n’étaient pas ingénieurs. Ils m’ont rassuré que l’adhésion n’était pas réservée aux ingénieurs. C’est comme cela que j’y suis entré. Puis, je me suis retrouvé par rapport aux valeurs et à la réflexion de l’association.
— Cela aurait pu être une autre association ?
Guillaume Nourrit – Bien sûr, je n’étais pas prédestiné à entrer à ISF. Tout justement, elle était présente localement et qu’en la côtoyant j’ai constaté qu’elle me permettait sur le fond et sur la forme de participer à ce qui me tenait à cœur.
— Quelle était votre implication à ISF ?
Guillaume Nourrit – Ce sont les étudiants eux-mêmes qui créent la vie locale de l’association. Chaque groupe a sa propre dynamique et tient à son indépendance. Quand je suis rentré dans le groupe de Chambéry, il n’y a pas eu de présidence et de bureau en activité pendant 6 mois dû à des problèmes de personnes. Aux nouvelles élections, l’ancien bureau ne s’est pas représenté. À cette occasion, je me suis proposé en tant que responsable des projets éducation au développement. Pourquoi j’ai pris cette responsabilité ? Quand je suis arrivé, à la deuxième réunion, on m’a présenté les activités du groupe, un grand nombre de personnes, présentes à ce moment-là, se sont dirigées vers le projet de développement au Burkina, je me suis alors dirigé vers des projets moins convoités. Étant un des membres les plus dynamiques et désireux que l’association avance, je me suis proposé pour ce poste, et j’ai été élu.
Le poste de responsable des projets d’éducation au développement consistait à organiser des actions de terrain pour la plupart simples. Par exemple, faire connaître le commerce équitable sur le campus. Pendant un an, avec l’équipe commerce équitable, nous sortions une fois par semaine des tables et des tréteaux pour présenter le commerce équitable. A terme, on a réussi à s’introduire dans la cafétéria qui venait d’ouvrir en s’intégrant aux associations étudiantes locales et aujourd’hui la cafétéria du campus ne vend que du café et thés équitables. Un autre exemple de projet est l’opération Campus Vert lancée par Greenpeace, deuxième volet de la campagne Solar Génération, qui visait la limitation de l’énergie sur le campus et la promotion des énergies renouvelables.
Notre groupe s’est aussi engagé à participer à la campagne nationale Accès à l’eau : ces voix qu’on n’entend pas, initiée par la coordination nationale, en partenariat avec d’autres associations dont les Amis de la terre et Eau Vive. On a animé localement cette campagne, en expliquant aux gens les enjeux actuels de l’accès à l’eau, les financements internationaux, le rôle de la Banque Mondiale dans la généralisation de la gestion privatisée de l’eau dans les pays dits en voie de développement, et ce par une conférence avec d’autres associations locales, une exposition et des interventions directes auprès de la population dans la rue, et bien entendu, sur le campus. Nous avons aussi entrepris avec d’autres partenaires tel que Hydraulique Sans Frontières quelques actions de sensibilisation dans des écoles sur la consommation de l’eau, la qualité de l’air, l’environnement.
Nous travaillons très souvent avec d’autres associations. C’est simple, on est plus fort quand on est plusieurs. Cela permet aussi de dépasser le seuil critique des groupes locaux qui ne comptent pas plus d’une vingtaine de membres. Qui plus est, cela permet de s’encadrer de personnes qui sont parfois plus compétentes que nous et qui amènent plus de débats.
— Et ensuite ?
Guillaume Nourrit – Ensuite, j’ai voulu m’impliquer un peu plus dans le travail de réflexion. Je ressentais une petite frustration par rapport au manque ou plutôt à la limitation de la dimension réflexive au niveau de mon groupe. On était beaucoup dans l’action avec peu de prises de recul, mais dans d’autres groupes cela peut être l’inverse. J’ai manifesté l’envie de faire partie du Conseil d’Administration (CA) d’ISF France après avoir côtoyé certaines personnes qui maîtrisaient mieux les enjeux sur l’eau, les énergies ou la solidarité internationale. C’était une occasion de parvenir à une meilleure connaissance de la vie de l’association et de faire profiter aux autres ma vision de la vie des groupes. Le fait de savoir que les réflexions menées au CA sont à même d’améliorer la qualité des actions de la plupart des groupes est proprement motivant.
Une fois élu au CA, j’arrive dans un autre monde avec forcément des questions plus globales sur la vie des groupes et les orientations générales de l’association. Et comme les groupes locaux ont un référent dans le CA, j’ai pris la responsabilité de la région Rhône-Alpes (Chambéry, Lyon, Grenoble, Sainte Etienne). Je garde encore aujourd’hui, par ailleurs, cette responsabilité de médiateur. Cela me permet de rester en contact avec la vie des groupes, de régler certaines incompréhensions entre les différents niveaux de l’association et d’éviter dans une certaine mesure les situations comme celle que j’ai vécue en arrivant à Chambéry.
— Comment vivez-vous votre engagement ?
Guillaume Nourrit – Je le vis bien (sourire). Mon implication est loin d’être extraordinaire. J’ai du mal à supporter les injustices, aussi bien envers moi qu’envers les autres. Sans vouloir faire du misérabilisme, j’ai assez conscience de l’état du monde tel qu’il est pour y puiser des motifs d’actions. Tout en ayant conscience que cette participation m’apporte beaucoup au niveau personnel. On peut parler d’un acte d’engagement personnel. Je n’oblige et n’incite personne à adhérer tout en préservant la possibilité d’exprimer ce qui me tient à cœur chaque fois que c’est nécessaire.
— Pourriez-vous concrétiser cette éthique de la responsabilité contre les injustices à travers une organisation syndicale ou un parti politique ?
Guillaume Nourrit – Le problème des partis politiques ou des syndicats est, me semble-t-il, qu’ils encadrent trop, qu’ils limitent l’engagement. Or, je n’ai pas envie d’avoir une étiquette. J’ai le sentiment que les partis politiques ou les syndicats ne portent pas assez une remise en question de notre société. À ISF les orientations concernent, précisément, les principes du développement durable. Nous pratiquons un retour réflexif sur notre action, mais nous ne sommes pas enfermés dans des modèles anti-patronaux ou anti-capitalistes.
En tout cas, je me voyais mal intégré dans une organisation syndicale alors que j’étais étudiant. Même si tout n’était pas rose, la vie étudiante est très agréable en France, je ne pouvais pas me plaindre de tous les maux du monde. Je retrouve dans mon engagement quelque chose personnellement, mais je milite pour autre chose que mon confort de tous les jours. Si l’on veut vraiment militer, il faut s’attaquer à l’individualisme de notre société, essayer de prendre du recul par rapport à celle-ci, arrêter de penser : « pas dans mon jardin » mais se dire « dans aucun jardin ». Pas seulement penser aux intérêts de la France, c’est-à-dire nos intérêts mais prendre en compte aussi ceux de la planète.
— Le cadre partisan ou syndical serait-il plus contraignant que le cadre associatif dans lequel vous agissez ?
Guillaume Nourrit – C’est peut-être la vision que je me fais des partis politiques et des organisations syndicales qui se situeraient dans une logique de confrontation alors qu’à ISF on parle beaucoup de partenariat et de dialogue. J’ai l’impression que ce n’est pas la même philosophie d’approche. À la fin de la réunion, il faut que tout le monde ait compris la même chose pour aller dans le même sens. Notre fonctionnement requiert une grande culture du consensus et d’explication. On recherche toujours un terrain d’entente pour avancer ensemble.
De plus, on est prêt à écouter les critiques de personnes ayant une vision différente de nous. Un exemple. ISF est membre fondateur de Max Havelaar France. Le groupe de Montpellier travaille actuellement sur les répercutions de la normalisation du commerce équitable sur les producteurs. Afin d’informer sur le commerce équitable au niveau local, ils ont organisé des conférences dont un des invités était Christophe Jacquot, lequel a écrit un livre très virulent à l’encontre de Max Havelaar. On n’impose pas une vision des choses mais on essaye d’emmener tous les éléments pour que chacun puisse se faire sa propre idée.
— Peut-on mettre sur le même plan les structures des partis et les structures syndicales ?
Guillaume Nourrit – Non, pas forcément. Mais je dois avouer que j’ai une très faible connaissance du syndicalisme et des partis politiques. Ma vision est issue des médias, elle est donc sûrement limitée. Le seul type de syndicalisme auquel j’aurais pu adhérer jusqu’ici était l’UNEF. Mais dans mon esprit, l’UNEF était des gens qui débarquaient une fois par an pour nous faire voter pour eux. Ils étaient très éloignés de nos besoins locaux, et peut-être, des valeurs que je défendais dans mon association.
— Vous avez signé, avec d’autres organisations, dont l’UGICT-CGT, une charte sur la responsabilité sociale des cadres dans l’entreprise. Quel est le sens de votre démarche ?
Guillaume Nourrit – Cette démarche est issue d’un double constat. D’une part, celui de l’absence de réels droits pour des cadres en entreprise à une parole différenciée et alternative par rapport aux choix de l’entreprise. Les cadres se retrouvent ainsi confrontés au dilemme entre leur avenir professionnel et leur conscience citoyenne. D’autre part, celui des entreprises dont la question de la responsabilité sociale est souvent abordée sans pour autant offrir d’espaces à leurs cadres afin qu’eux-mêmes puissent exercer leur responsabilité professionnelle et sociale. L’objectif de ce manifeste est de créer un espace de débat sur la responsabilité sociale des cadres. Il s’agit donc de créer un mouvement d’opinion en favorisant une prise de conscience collective de la question. Ce manifeste s’inscrit dans un mouvement international plus large mettant les responsabilités au cœur de l’éthique dans le monde d’aujourd’hui.
Au niveau d’ISF, cela se traduit par une thématique transversale à nos différents projets, l’ingénieur citoyen. Il y a beaucoup de réflexions sur ce sujet souvent portées par les anciens de l’association qui sont aujourd’hui confrontés à ce problème dans leur vie professionnelle. Malgré tout, cette thématique trouve sa place auprès des groupes par l’organisation de conférences ou de cours sur l’éthique en entreprise dans les campus universitaires ou dans les grandes écoles.
— Aujourd’hui on entend partout parler d’éthique de responsabilité dans l’entreprise.
Guillaume Nourrit – Manifestement, c’est parce qu’il y a un malaise dans ce que font les gens dans leur travail. Cela concerne aussi l’image que nous avons des entreprises : à travers leur politique de communication, les entreprises essayent de rassurer la population sur leur éthique.
Dans l’association, notre réflexion ne porte pas principalement sur l’éthique de responsabilité des entreprises. Ce qui nous intéresse est de savoir comment un membre qui est passé par ISF peut trouver son équilibre dans la vie salariale où il y a de fortes chances d’être confronté à des conflits de valeurs entre ce qu’il vit dans l’entreprise et ce qu’il doit faire selon ses propres convictions. Les personnes qui ont été confrontées à des problèmes d’éthique n’ont pas trouvé d’espace de parole pertinent dans l’entreprise. Et pour cause, la volonté de rentabilité économique forte prime dans la plupart des entreprises sur toute autre préoccupation.
— Cette analyse de l’entreprise ne vous rapproche pas, au moins potentiellement, avec les positions syndicales construites sur le même créneau de valeurs ?
Guillaume Nourrit – Mon impression est que les organisations syndicales s’occupent plutôt de la défense des intérêts particuliers que de la remise en question des politiques de l’entreprise ou de la société. Je n’ai jamais entendu parler d’un syndicat en train de militer pour dénoncer l’exploitation des multinationales françaises sur l’eau, par exemple, en Colombie ou au Ghana ou même en France. Ni entendu parler de syndicats paysans qui s’opposent aux subventions à l’exportation ou à l’irrigation de manière importante au lieu de s’insurger contre les méfaits de la PAC. De toute évidence, il y a une opposition marquée entre défendre des intérêts et des droits acquis et œuvrer pour une meilleure répartition de ceux-ci en vue d’une meilleure justice dans le monde. Je le regrette, mais je souhaite que les syndicats salariés soient plus acteurs sur ces sujets.
— Est-ce que vous ressentez le besoin, en tant qu’association centrée sur le développement durable et la solidarité internationale, de créer des liens plus forts avec le monde du travail y compris pour renforcer vos valeurs et donner plus d’impact à vos actions ?
Guillaume Nourrit – Il est sûrement possible de trouver des partenariats, des modes d’action communs avec le monde du travail. Mais le fait que notre association est principalement composée d’étudiants et non pas de salariés ne facilite pas l’intervention dans ce domaine. Sur le principe, il n’y a aucune objection d’aller dans cette direction, encore faut-il que le monde du travail soit prêt à nous écouter et que nous ayons des objectifs communs. Il n’y a pas de frontières étanches. Je pense qu’on arrivera au bout d’un moment, notamment à travers l’action de personnes qui continuent à s’engager après la fin de leur vie étudiante à créer ces liens.
Entretien réalisé et restitué par Michel Vakaloulis, politologue et sociologue,
lu et validé par l’enquêté
14:05 Ecrit par Michel dans Entretiens | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note




Commentaires
Venez débattre sur Mon blog qui est le suivant: http://segoleneroyal2012.over-blog.fr/
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Venez nombreux voir ce blog malgré vos appartenance politique,il est ouvert à tout le monde.
Ecrit par : arno | 15.09.2007
SALUT m Guillaume
Ecrit par : FODIL | 14.10.2007
Bonjour
Je voulais vous informer de la parution récente (avril 2008) d'un livre qui pourrait vous intéresser
Christelle DIDIER, Penser l'éthique des ingénieurs, PUF, collection "questions d'éthique"', Paris, 2008
Je me tiens à votre disposition si vous souhaitez en savoir plus
Bien cordialement
Ecrit par : christelle | 01.05.2008
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