13.04.2007

Nouveau salariat et confrontation sociale

medium_Jean_Lojkine_-_L_adieu_à_la_classe_moyenne.5.jpgPar Michel Vakaloulis

Cette note critique porte sur la récente contribution de Jean Lojkine au débat sur les transformations des rapports de classes dans le capitalisme contemporain (L’adieu à la classe moyenne, Paris, La Dispute, 2005). Cette contribution mérite l’attention pour une triple raison. D’abord, l’auteur propose des éléments de théorisation d’une transition sociologique qui manque assurément de représentation adéquate, comme l’illustre la prolifération des préfixes « post- » ou « néo- » depuis une vingtaine d’années. Cette transition semble aboutir selon lui à l’archipel salarial du « capitalisme informationnel » qui émerge sur les décombres des anciennes polarisations salariales.


Ensuite, les nouvelles configurations de classe ne sont pas analysées de manière « objectiviste », en tant que simples dérivations de l’instance économique, mais renvoient à des relations multilatérales et à des interactions constantes qui englobent des dimensions productives, sociales et culturelles. La cristallisation des identités de classe n’est pas un processus naturel mais une construction antagonique qui place le conflit social au cœur de la reproduction des rapports d’exploitation. Cette approche permet d’éviter la dichotomie « classe en soi »/« classe pour soi » qui a causé tant de ravages dans l’histoire des marxismes.

Enfin, dans la démarche de Jean Lojkine la sociologie de l’action collective complète et met en perspective l’objectivation des bouleversements du travail salarié. L’analyse des mobilisations collectives contribue à l’intelligibilité du changement social et nourrit la critique des idéologies de la modernisation capitaliste. Selon l’auteur, les récents mouvements sociaux dans l’entreprise et dans l’espace public rendent visibles les ambivalences du nouvel ordre productif mais aussi les potentialités nouvelles d’une reprise des politiques d’émancipation des travailleurs. C’est sur les dimensions politiques de cette mise en mouvement que porteront principalement nos remarques.

Du salariat ouvrier au salariat multipolaire

La principale thèse développée par Jean Lojkine concerne l’avènement d’un salariat « multipolaire », sans groupe hégémonique ni expression politique centralisée. L’ancien rapport salarial dominé par le prolétariat des grands « bastions » industriels a volé en éclats. La dislocation du groupe ouvrier, liée à la disparition des « forteresses » d’antan (mines, sidérurgie, automobile, etc.) et à la reconstruction « flexible » de l’entreprise, comporte une crise identitaire qui se manifeste sur plusieurs niveaux.

Le travail ouvrier assimilé à l’exécution de tâches manuelles d’intervention directe sur la « matière » suivant les directives managériales perd sa spécificité. Concrètement, son contenu standardisé se dissipe dans les imbrications entre activité de fabrication matérielle et travail d’interprétation et de traitement de l’information. Dès lors, il n’est guère possible pour les agents de production de se reconnaître à la figure emblématique du « travailleur manuel », et encore moins, d’y puiser les significations ultimes de leur profession. Ce qui implique une crise symbolique de représentation et d’appartenance de classe.

À cela s’ajoute la « décollectivisation » du groupe ouvrier qui renvoie à la rupture du rapport étroit entre usine et territoire qui unifiait jadis les catégories populaires ainsi qu’à l’apparition de nouvelles manières de vivre ensemble. La scolarisation de masse modifie les chances de mobilité intergénérationnelle. L’école fonctionne de plus en plus comme l’appareil central de formation de la force de travail. Le mode traditionnel d’éducation populaire s’amenuise, les repères culturels et la symbolique « classiste » du monde ouvrier se ringardisent. Les biographies « se privatisent », la segmentation sociale s’accentue. Les jeunes ouvriers ne veulent surtout pas imiter leurs aînés dont le destin collectif ressemble de plus en plus à celui de rescapés sociaux. Privée de relève, vouée à la casse, évincée de la modernité, l’ancienne classe promise à l’émancipation universelle semble être tombée dans le trou noir de l’histoire. La crise de l’action politique et syndicale parachève le délitement du pôle identitaire ouvrier.

Pourtant, la décomposition de la classe ouvrière des Trente Glorieuses (1945-1975) ne consacre pas la « moyennisation » de la société. Au contraire, soutient l’auteur, c’est le mythe d’un vaste conglomérat de couches moyennes, dont on n’a eu de cesse par ailleurs de célébrer le consumérisme hédoniste et l’attachement aux valeurs post-matérialistes, qui commence à s’essouffler.

La « révolution informationnelle » qui est en marche redéfinit non seulement le rapport entre le travail humain et les moyens de travail (substitution de l’ordinateur à la machine-outil de la révolution industrielle), mais plus fondamentalement, le contenu de l’activité elle-même (cf. sur ce point, Jean Lojkine, La révolution informationnelle, Paris, PUF, 1992). Le « travail d’information » présuppose une mobilisation de la subjectivité dans une relation privilégiée avec autrui, quelles que soient les limitations imposées par les contraintes de la valorisation capitaliste. Cette mutation sociologique du travail remet en cause les anciennes frontières entre tâches d’exécution et tâches de conception, distinction constitutive du taylorisme. Dans cette perspective, y compris les travaux les plus « déqualifiés » et « standardisés » exigeraient des compétences relationnelles, organisationnelles, communicationnelles que l’organisation capitaliste du travail tend à occulter.

Tout se passe, selon l’auteur, comme si la généralisation à l’ensemble des travailleurs des anciennes qualifications requises de l’encadrement (autonomie, polyactivité, initiative) remettait en cause les clivages établis entre salariat populaire et salariat intermédiaire. C’est ici le fondement des convergences objectives qui se dessinent entre le pôle des ouvriers-employés et l’univers des cadres. Cependant, il subsiste dans cette problématique une tension paradoxale entre l’éclatement de la classe ouvrière dont la présence autonome sur la scène sociale est fortement diminuée et les métamorphoses du travail ouvrier qui tendent à réhabiliter son contenu, même en l’absence d’une reconnaissance statutaire dans la grille des classifications salariales.

Comment réévaluer alors le poids spécifique des nouveaux collectifs ouvriers dans l’accumulation flexible du capital aujourd’hui ? Quelles sont les représentations collectives distinctives de ces regroupements post-tayloriens susceptibles d’accompagner, de légitimer et de souder le travail de leur reconstruction identitaire en tant que classes exploitées ? Et surtout, quelles sont les chances d’une projection stratégique du pôle ouvrier dans l’espace de l’entreprise à même de dégager des éléments de transversalité pour l’ensemble du salariat ? Toutes ces questions qui renvoient à l’unification revendicative (et politique) du monde du travail restent ouvertes dans la théorisation de l’auteur.

Le basculement des classes intermédiaires

Mais les transformations des situations de travail atteignent aussi le salariat « d’en haut », mettant fin à la cohérence du groupe cadres dont le caractère factice devient de plus en plus plausible. Une grande partie du substrat matériel sur lequel reposait la confiance des cadres dans la pérennité de leur situation « privilégiée », distincte du reste du salariat, a été remise en cause par les politiques patronales de flexibilité et de précarité. Les classes intermédiaires sont désormais confrontées à la contingence de leur devenir social. La financiarisation des entreprises réduit considérablement les marges de manœuvres de l’encadrement, amenuise son pouvoir économique et symbolique.

La machine de la valorisation capitaliste s’emballe. Elle déstabilise les salariés « protégés » d’antan, dévalorise socialement leurs savoir-faire et leurs qualifications, déclasse leurs performances individuelles au point de les rendre interchangeables, même quand il s’agit d’experts de haute qualification à l’instar des ingénieurs. Les executives deviennent des exécutants, attaqués dans leur raison d’être professionnelle (cf. François Bolzinger, Jean-Loup Julien, Marie-José Kotlicki, ®Évolutions Cadres, Paris, Éditions Pascal, 2007). Il n’est guère étonnant dans ces conditions de constater le « décrochage » de l’encadrement qui se reconnaît de moins en moins aux directions d’entreprise. C’est la revanche des propriétés de situation sur l’imaginaire projectuel des aspirations personnelles. Le « déclassement » d’un certain nombre de professions intellectuelles, dont les enseignants, est emblématique de cette évolution qui frappe de plein fouet toutes les couches fortement dotées en titres scolaires. C’est plus particulièrement le cas des jeunes générations de diplômés dont la formation technique ou scientifique ne constitue guère un rempart efficace contre la précarité et l’appauvrissement.

Ce salariat rajeuni, qui entre très majoritairement sur le marché de l’emploi par des contrats précaires, est mieux formé et informé, tertiairisé, féminisé. Il est porteur de nouvelles aspirations d’accomplissement de soi dans le travail, de reconnaissance de l’effort consenti, de participation aux décisions. Il formule un jugement clairvoyant et exigeant sur l’environnement économique même si sa contestation ou sa transgression du capitalisme d’entreprise ne s’expriment pas en termes de rupture. La dissociation entre avenir vraisemblable et avenir espéré des jeunes embauchés, leurs ambitions contrariées, trahies ou irréalisées, la difficulté majeure de réconcilier éthique du métier (du travail « bien fait ») et impératifs financiers sont à l’origine de nouvelles tensions et contradictions qu’il serait impossible de contenir durablement.

Le défi politique

Toutefois, le salariat intermédiaire ne disparaît pas. Les cadres, les professions intellectuelles, les jeunes diplômés ne sont pas engloutis dans un « prolétariat réunifié » par les vertus homogénéisantes du mouvement de la valorisation. Ils ne sont pas toujours conscients des convergences objectives entre les différentes fractions du salariat dont serait porteuse la « révolution informationnelle ». Et surtout, ils ne souhaitent pas forcément une unification symbolique du salariat « par en bas » qui entérinerait, ne serait-ce que sous une forme idéologique, le « retour » à la forme classique de l’antagonisme de classe (l’imagerie des deux camps) mais qui consacrerait ipso facto leur propre subalternité en tant que catégories déclassées. La volonté de préserver leur « rang », de réussir aux épreuves de la promotion sociale, de se distinguer par le mode de consommation, l’habitat ou les loisirs ne fléchit point.

D’une manière paradoxale, soutient Jean Lojkine, l’effritement identitaire de la classe ouvrière et du groupe cadres n’aboutit pas à une simplification mais plutôt à une complexification des rapports de classe. La réalité de la structure sociale reste ambivalente. Les cultures professionnelles demeurent profondément hétérogènes. Les luttes pour le classement sont toujours d’actualité, si elles ne s’intensifient pas. Les décalages dans les processus de prise de conscience des nouvelles formes d’exploitation et de domination sont importants. Sur certains aspects de la reproduction sociale, tel l’accès à la formation qualifiante longue, les polarisations sociales semblent se renforcer. Comment faire advenir dans ces conditions une nouvelle représentation « classiste », commune à toutes les fractions du salariat multipolaire ? Comment construire de nouvelles alliances de classe tout en respectant les singularités de chaque composante ?

C’est ici qu’intervient la discussion sur les « nouveaux mouvements sociaux » dont l’un des mérites incontestés est de maintenir en vie un énoncé crucial et disputé : il y a de la politique. L’auteur récuse le « virage culturaliste » qui sous-tend une certaine vision sociologique de l’action collective qui fait l’impasse sur les conflits de travail au profit des thématiques « sociétales ». Cependant, il n’établit pas analytiquement l’articulation entre l’affrontement capital/travail dans ses configurations actuelles et la « mutation informationnelle » des forces productives. Le fondement de l’unicité des luttes contre l’exploitation et les dominations est introuvable. Qu’est-ce qui relie effectivement les mouvements pluriels et éclatés d’un salariat n’ayant plus de pôle central ni de conscience politique de son devenir historique ? Quelle est la force d’attraction exercée par ces mobilisations multipolaires dans la perspective d’une affirmation autonome du salariat dans l’espace social ? C’est, précisément, les rapports embrouillés entre travail, syndicalisme et politique qui sont à interroger. Vaste chantier !

 

(Ce compte rendu critique sera publié dans un prochain numéro de la revue Actuel Marx, Paris, PUF, 2007)

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